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À tire d’ailes par Sylvaine Perret-Gentil

Mis à jour : mars 8




J’ai une identité, mais pas de passeport. Si j’en avais un, il serait russe. Au total, mon peuple compte environ un demi-million d’individus. J’ai des cousines au Canada, en Alaska et au Groenland.

Qui suis-je ?

J’ai vu le jour à la mi-juillet dans la toundra maritime de la péninsule du Taïmyr, à 1830 km au nord-nord-est de Krasnoïarsk et à 3416 km au nord-est de Moscou. Mes parents se sont rencontrés et unis pour la vie pendant un long voyage de deux mois pour venir jusqu’ici. Ils sont arrivés, avec toute la famille, au début du mois juin et se sont installés sur un îlot de la rive ouest du golfe de Khatanga, qui signifie « la grande rivière » dans la langue evenki. Ils se sont arrêtés ici, parce qu’ils y sont nés. D’autres s’arrêtent avant, dans le golfe du grand Ienisseï sur la mer de Kara, ou vont plus loin, car ils ont vu le jour sur l’un des milliers d’ilots de l’immense delta de la Léna, qui prend sa source dans les monts Baïkal.

Bref, ma famille vient du Khatanga. Le golfe où se jette « la grande rivière » est formé par la mer des Laptev. Un peu plus au nord, l’océan glacial arctique. Un peu plus au sud, sur la rive du Khatanga, une bourgade du même nom, construite au 17e siècle, avec son port fluvial et son église orthodoxe. Il y a neuf villages dans le raïon de Khatanga, habités par les Dolganes, un peuple d’origine toungouse. Ici, la neige recouvre le sol de fin septembre à début juin. Il y fait un froid glacial. Eux restent. Nous, pas.

Dès le jour de ma naissance, j’ai pu suivre mes parents et me nourrir toute seule, mais je ne deviendrai vraiment autonome que le printemps prochain. Quant au mariage, il faudra attendre mes trois ans. Juste après la mi-août, j’ai senti une grande effervescence dans les familles du groupe qui vivent ici. Je n’ai pas bien compris pourquoi, mais nous sommes toutes parties. Moi, j’ai suivi mes parents. J’avais quarante-deux jours et on m’emmenait pour un voyage de six mille kilomètres. Qui dit mieux ? Aucun humain n’est capable d’une telle prouesse.

Nous avons rejoint la côte de la mer de Kara, que nous avons longée pour atteindre celle de la mer de Barents. Bien sûr, nous avons fait quelques haltes. Juste avant de quitter la Russie, nous sommes arrêtées au bord de la mer Blanche, au sud de Mourmansk. Puis nous avons volé au-dessus de St-Pétersbourg, où nous avons rejoint la mer Baltique, et fait une petite pause à la frontière de la Finlande et de l’Estonie. Après avoir traversé la Baltique, en survolant le sud de la Suède, nous avons passé à cheval entre le Danemark et l’Allemagne. Nous sommes descendues sur la mer des Wadden, un peu avant la frontière des Pays-Bas, où nous nous sommes bien reposées. Plusieurs familles se sont retrouvées à cet endroit. Certaines y sont restées. D’autres sont parties en Grande-Bretagne et en Irlande. Nous, nous avons pris notre envol pour la France. Vers la mi-octobre, nous sommes arrivées dans le bassin d’Arcachon, dont nous repartirons au mois de février pour rejoindre notre Sibérie natale.

Qui suis-je ?

Vous l’avez deviné, je l’espère, comme j’espère aussi vous avoir fait un peu rêver, quand bien même ces voyages sont une absolue nécessité pour nous et non un loisir.

Oui ! Je suis une jeune bernache cravant à ventre sombre, une petite oie de Sibérie, qui hiberne sur la côte atlantique. Mes va-et-vient à tire d’ailes entre la péninsule du Taïmyr et le bassin d’Arcachon me feront voyager douze mille kilomètres par année. Sans empreinte carbone ! Je suis exclusivement herbivore. En Sibérie, je mange des algues, de la mousse et du lichen. En France, je mange surtout de la zostère naine et marine, des algues vertes et de la puccinellie, une petite graminée qui se développe dans les prés enherbés. Entre-deux, je mange ce que je trouve sur les côtes de toutes les mers que je survole. Je peux vivre une vingtaine d’années, encore que certaines d’entre nous parviennent parfois au double.

Je suis aujourd’hui un jeune membre d’une espèce protégée. Mais protégée de quoi finalement ?

Au lieu de dormir le soir, j’ai écouté mes aïeules caqueter. Elles disent que nos herbiers de zostère sont en train de diminuer à Arcachon. Certains humains prétendent que c’est de notre faute, parce que nous sommes nombreuses, mais c’est faux. L’eau n’est plus la même. Elle n’a plus du tout la même odeur et le même goût qu’avant, comme les algues. Et puis, elle est plus chaude depuis quelques années.

S’il n’y avait que cela !

Les anciennes parlent aussi de problèmes de vol. A partir de la mer Blanche, surtout, quand nous passons près de certaines villes, cela devient difficile de se guider. Elles savent depuis longtemps qu’il faut éviter les zones des aéroports avec leurs grosses antennes. Eh bien maintenant, disent-elles, des antennes, il y en a partout ! Leurs rayonnements électromagnétiques sont mauvais pour nous. Pour d’autres aussi. Depuis quelques années, mes aïeules discutent avec les grues cendrées, les saumons, qui sont en contact avec les dauphins, les tortues, les grenouilles, les abeilles et les fourmis. Tous disent qu’ils sont, comme nous, vulnérables à ces champs électromagnétiques ambiants artificiels qui grandissent sur vos territoires. Nous autres, nous avons en nous de la magnétite. C’est un minerai de fer, qui agit comme magnétorécepteur. Il s’associe aux forces géomagnétiques naturelles de la Terre. C’est notre compas interne, qui nous guide sur les courtes et longues distances. Vos systèmes de communication modernes altèrent les champs magnétiques locaux et nuisent non seulement à notre orientation, mais aussi à notre reproduction.

Vous dites que les pesticides, la pollution, la perte d’habitat et les changements climatiques expliquent la disparition des oiseaux et des insectes. C’est bien vrai, mais il y a le rayonnement des radiofréquences et des micro-ondes, dont vous ne parlez pas beaucoup, peut-être parce que cela fait partie de ce que vous croyez être votre progrès. En fait, vous ne voulez pas voir que ces rayonnements affectent non seulement les oiseaux et les insectes, mais encore les poissons, les amphibiens et les abeilles, toute la faune sauvage, avec des anomalies de développement et de comportement, une diminution de la reproduction et une augmentation de la mortalité, et encore les arbres et végétaux, ainsi que les bactéries et champignons. Certains de vos scientifiques ont déjà conduit beaucoup d’études à ce sujet. Eux-mêmes mettent en lien les rayonnements des radiofréquences des télécommunications cellulaires avec l’effondrement des colonies d’abeilles, la disparition des insectes, ainsi que la détérioration constante de la population d’oiseaux dans le monde. Entre autres choses, ils réclament que des précautions soient prises lors du choix des emplacements de pylônes de téléphonie cellulaire et en ce qui concerne l'expansion des infrastructures sans fil à large bande.

Les écoutez-vous ?

Nous autres, oies de Sibérie, n’avons pas le pouvoir de vous empêcher de nous détruire. Si nous ne pouvons plus nous guider correctement dans nos migrations et si la nourriture disparaît, notre groupe s’éteindra. Peut-être n’en serez-vous pas tristes. Peut-être la magie de nos voyages ne vous touche-t-elle pas. Mais pensez-vous vraiment que vous soyez des êtres à part sur terre ? Si vous étiez capables d’accomplir les exploits que mon peuple doit réaliser chaque année pour sa pérennité, vous seriez moins aveugles et moins orgueilleux.

Bien sûr, vous vivrez encore bien si mon espèce disparaît. Mais l’air que vous respirez, l’eau que vous utilisez en abondance et tout ce que la terre vous offre pour votre alimentation, vos médicaments et votre industrie dépendent des écosystèmes auxquels nous participons tous. Si vos technologies, développées de manière i