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Ça marche très bien comme ça par Bertil Wicht

Mis à jour : mars 3



Le Coronavirus ou la perte de sens du toucher : Les technologies haptiques sont-elles le futur de nos interactions numériques ?


“Ça marche très bien comme ça!”.Voici la réponse classique qui explique que malgré que l’on entende parler d’innovation à longueur d’articles et de conférences TED, nous restons fascinés par des éléments vétustes et simples de notre environnement direct. Ne vous y méprenez pas : les low-techs reviennent en force et, lorsque vous vous étonnez de la sorte, vous êtes peut-être témoin d’un futur. Mais, ne nous égarons pas et gardons cela pour un autre article.

Heureusement, des crises comme celle que nous traversons actuellement nous permettent de remettre en question ce que nous tenons pour acquis et nous amènent à mettre en lumière des innovations qui peinaient à percoler dans la sphère du grand public. Parlons aujourd’hui des technologies haptiques.


Les dispositifs haptiques, qu’est-ce que c’est ?


Ce sont un vaste panel de technologies qui ont pour but de reproduire les sensations issues des interactions entre une personne et un objet par le biais du toucher. Ces simulations d’expériences utilisent des vibrations et des pressions exercées sur divers corps. Ces technologies dépendent donc de divers objets qu’un utilisateur doit porter contre son corps pour que ces pressions puissent être ressenties. Dans une définition plus large, nous pouvons aussi parler des dispositifs qui permettent de transmettre un retour d’information sur une tâche qui a été effectuée. Prenons l’exemple des jeux d'actions sur console, la manette vibre lorsque le joueur se fait tirer dessus, processus qui cherche donc à augmenter l’expérience de ce dernier en reproduisant l’impact des balles sur le joueur. Plus largement, elle permet au joueur de savoir que son avatar est en danger, et ceci d’une autre manière que la simple information sur l’écran.


Hormis quelques applications éparses dans le monde du jeu vidéo et dans celui de l’érotisme pour reproduire les stimulations sexuelles à distance, peu d’exemples peuvent être cités qui pourraient améliorer votre quotidien. L’utilisation de cette technologie pour les téléphones est limitée, dans la mesure où votre téléphone vibre déjà, pour des appels ou pour vous signifier que vous avez rentré un mauvais mot de passe. Si le smartphone est un des seuls dispositifs utilisés par le plus grand nombre, il devient cependant difficile d’étendre le champ d’application d’un dispositif haptique pour le commun des mortels, sans que l’utilisateur n’ait à souffrir de la vibration continuelle de son smartphone.


La compréhension d’un nouveau langage


Ces vibrations qui sont envoyées sont des éléments qui n’ont pas de sens intrinsèquement mais ils trouvent de la signification grâce au contexte. Sur mon téléphone, une courte vibration dans un jeu peut signifier que la voiture que je pilote a rencontré un mur, alors que dans WhatsApp elle signifie un nouveau message. En somme, c’est une forme de nouveau langage que nous nous apprenons à décoder. Ce langage qui s’exprime sous la forme de stimulus peut cependant servir d’intermédiaire de traduction. En 2012, Neil Harbisson, daltonien, présentait dans une conférence TEDcomment il entendait les couleurs grâce à un capteur placé devant ses yeux qui convertissait chaque ton en une fréquence sonore spécifique. Cette forme de traduction peut également être appliquée grâce aux technologies haptiques, comme ce gilet qu’il est possible de porter pendant un concert et qui transmet la musique sous forme de vibrations. C’est donc à présent l’expérience du concert qui peut être appréciée par un groupe plus large de personnes. Nous tentons de créer des simulacres a priori dénués de sens, mais cela permettrait à un nombre plus large de personnes de vivre une expérience. Il est donc possible de vivre à nouveau ce dont la perte d’un sens nous privait.


Le symptôme inattendu du Corona : L’hypoesthésie


Si contracter le coronavirus amène pour certains une diminution de la perception du goût et de l’odorat, l’hypoesthésie, la perte du sens du toucher, nous guette car notre sens du toucher est mis à rude épreuve pour éviter la propagation du virus. Aimer avoir un livre entre les mains est l’un des arguments que les gens avancent communément comme raison dene pas acheter une liseuse électronique, et toucher les vêtements avant de les acheter, un autre argument contre l’achat de ceux-ci en ligne. La preuve que tout est défini par le contact. Si nous disons aujourd’hui que nous souhaitons utiliser le “sans contact”, il y a de fortes chances que nous parlions simplement de la fonction de notre carte de crédit ou de notre montre connectée pour effectuer un paiement. Pourtant, pour être en ligne avec les enjeux de santé globale de demain c’est ce “sans contact” qui devrait à présent être la norme. Nous pouvons utiliser du savon et allumer l’eau d’un robinet à l’aide d’un capteur et même ouvrir des portes. Bien sûr il arrive à bon nombre d’entre nous de chercher le moyen d’activer l’eau lorsque l’on visite les lavabos d’un restaurant ou de faire de grands signes devant une porte automatique qui ne fonctionne pas. Nous acceptons ces inconvénients pour les avantages qu’ils apportent.


Nos smartphones, l’achat d’un ticket de train ou les caisses automatiques intègrent aujourd’hui comme principal terminal pour l’interaction un écran tactile. Ce paradigme est aujourd’hui remis en question, car il est clair que nous ne pouvons pas continuer à toucher des terminaux avec nos doigts les uns après les autres. Ceux qui diront que nous pourrions désinfecter les terminaux n’ont sûrement jamais tenté de rentrer une adresse dans Google Maps sous la pluie. Le sans contact pourrait alors devenir la nouvelle norme dans nos interactions numériques.


Les autres dispositifs d’interactions ont longtemps été relégués au rang de gadgets et peinaient à se faire une place ailleurs que chez les étudiants designers ou dans les hackerlab. On peut citer l’exemple du Kinect de la Xbox, une caméra qui permettait de contrôler les jeux vidéos à travers le mouvement. Cette caméra a beaucoup été utilisée pour expérimenter et créer des nouvelles interfaces de contrôles, mais bien qu’innovantes, le fait qu’il fallait posséder la caméra et être bricoleur limitait le public visé. Il en va de même avec Leap Motion qui proposait de contrôler le mouvement de sa souris avec des gestes dans l’air grâce à un petit boitier à connecter.


Un changement de paradigme ?


Ces technologies dépendaient donc de matériels annexes qu’il fallait posséder pour pouvoir profiter de l’expérience. Il fallait aussi faire changer les utilisateurs de paradigmes, ce qui n'est pas chose aisée. Mais les progrès qui ont récemment été observés avec la vision par ordinateur couplée avec le développement de caméras comme celles sur les ordinateurs portables permettent aujourd’hui de penser à des dispositifs qui ne dépendraient pas d’accessoires coûteux. Vous pouvez vous faire une idée de ces projets avec le Move Mirror de Google qui vous présente une image au hasard, similaire à votre position en temps réel. La captation des gestes de la main est devenue également assez performante, ce qui permet facilement de relier des actions à effectuer reconnues sur des gestes de mains. Cela ne veut pas dire qu’il va falloir apprendre de nouveaux langages pour les usagers, et que les habitudes que nous avons acquises avec les interfaces tactiles vont être obsolètes. Il est possible de créer des assemblages pour arriver à une solution optimale. Leap Motion qui s’appelle à présent UltraLeap se penche notamment sur une solution pour pouvoir proposer une expérience sans contact avec les écrans tactiles. Ainsi on ne brusque pas les usagers, ceux qui pensent que “ Ça marche très bien comme ça!”, mais nous adaptons les technologies aux contextes qui eux, évoluent parfois d’un coup.

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