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@π et l’utopie par Robert Yessouroun



Charlotte était pourtant si désordre, fuyant systématiquement toute méthode. Or, miracle, elle ne s’en était finalement pas si mal sortie ! Bye, bye, toute la paperasse pour son héritage de folie !

Cuisinière sans compte en banque, elle vivotait depuis si longtemps au chômage, aucun restaurateur ne supportait sa pagaille plus de trois coups de feu.

À la tête d’une fortune, son oncle décédé d’une embolie avait dirigé une multinationale qui concevait à tour de bras des robots bourrés d’Intelligence artificielle. Et voilà qu’officiellement, à sept heures du matin, Charlotte disposait d’une rente opulente. Une minute plus tard, elle imprima l’acte notarial, chercha la clé de son vélo ainsi qu’un nouveau sens à son existence…

Seule certitude : elle ne voulait plus se tourner les pouces à Limoge. La France méritait le sobriquet de cet antique bolide « La Jamais Contente ». Charlotte aspirait à un air plus roboratif. Elle songea brusquement à l’Inde. Oui, l’Inde. S’y dépayser dans l’exotisme d’une civilisation mirifique la boosterait tout autant qu’un élixir de vitalité.

Mais voyager de nos jours était devenu discutable. Soit on se verrouillait dans un groupe touristique, soit on risquait l’aventure et, tôt ou tard, on se retrouvait victime d’escrocs de petits chemins. Non, elle ne voulait pas circuler dans le pays des vaches sacrées, elle voulait s’y établir. Bon, mais pour quoi faire ?

Elle avait déjà oublié ce qu’elle cherchait, si bien qu’elle s’était attablée, dos tourné à ses fourneaux. Un bol de café noir fumait, trop chaud, parmi les divers sachets crevés d’amuse-gueule.

Soudain, surgie de nulle part, une miniature bondit sur la table, faisant trembler le bol. On aurait dit un lutin pantin pas plus grand qu’un épi de maïs. Le visage souriant, lumineux, il était habillé tel un moussaillon. En fait, sous le costume marin, c’était un mini-automate qui la salua d’une voix d’enfant des océans.

‑ Hello, patronne ! Missionné par l’usine de feu ton oncle, je me présente, ton nouveau pense-bête et bras droit.

Par où est entré ce robot de poche ? se demanda Charlotte qui doutait d’être bien réveillée.

‑ Désormais, tu pourras compter sur ma pomme. Appelle-moi « Api ». Attention, mon nom s’écrit @π. Comme si j’habitais chez les nombres.

Il trempa son doigt minuscule dans le bol de café noir afin de tracer sur la table claire les deux signes @ et π.

‑ Pour m’emporter en voyage, il suffit de m’aplatir comme ça.

Il se dévêtit et se transforma en tablette, à peine plus épaisse qu’un mobile, avant de reprendre aussitôt son volume d’humanoïde. Charlotte n’osait le toucher. Cette chose semblait si délicate et elle était si maladroite. @π se rhabilla.

‑ Donc, patronne, sache que je coordonne le groupe I.I., créé par ma jugeote artificielle.

Charlotte sentait que sa tête commençait à tourner comme une toupie. Abasourdie, elle s’affala sur un tabouret. Où donc avait-elle laissé l’appareil à mesurer la tension ?

‑ Tu ne me demandes pas ce qu’est le groupe I.I. ?

‑ Si… si… je… vous… te le demande.

‑ C’est, dans une succursale de feu ton oncle, un consortium de génies qui révolutionnent l’intelligence pratique. Invention => Intervention. On y fabrique à la pelle des robots cracks.

L’entrée sonna. @π jeta ses vêtements pour se replier en portable. C’était le facteur. Il apportait deux piles de courrier, des demandes de dons pour des associations caritatives (Aveugles, Alzheimer, etc.). Comment avaient-elles su si vite pour son héritage ? Le mini-automate récupéra ses formes de robot de poche ainsi que ses habits de moussaillon.

‑ Alors, patronne, tu veux partir en Inde ?

‑ Oui, mais qu’y faire ? répliqua-t-elle machinalement, encore éberluée.

‑ « Qu’y faire ? » est une question mal posée. Je préférerais : à qui puis-je donner le plus ?

Charlotte écarquillait les yeux. Faire, serait-ce donner ?

‑ Et si tu te tournais vers les enfants, patronne, les enfants pauvres ?

‑ Eh bien… heu… c’est que… oui… mais…

‑ Qu’aiment les enfants, patronne ?

‑ Les pizzas ?

‑ Peut-être, mais par-dessus tout, patronne, les enfants aiment rire et s’émerveiller.

‑ À la télé, aux jeux vidéo, sur les appli ?

‑ Bon, tout ça, on oublie.

‑ Mais alors quoi ? Comment, moi, Charlotte, pourrais-je les faire rire, avec ma tronche inmaquillable, comment pourrais-je les émerveiller, avec le boxon qui me colle aux talons ?

@π sautillait sur les plaques en céramique devant la table de la cuisine. Il s’enthousiasmait de sa voix fluette :

‑ C’est très simple, patronne. Crée donc un cirque ! Un cirque gratuit, bien sûr. Mieux, un type de cirque nouveau. Non pas un cirque avec des clowns, des acrobates et des animaux de la jungle, mais plutôt une vaste arène, sur laquelle les robots de notre compagnie, dans leur uniforme rutilant, monteront un spectacle pour émerveiller les petits. Après la séance, nos artistes artificiels joueront avec les enfants dans les stands de foire autour du chapiteau.

‑ Bien mignon, tout ça, mais moi, je fais quoi, là-dedans, à part financer ?

‑ Avant la partie des jeux, une pause permettra de servir gracieusement un repas aux jeunes spectateurs. C’est là, patronne, où tu mets la main à la pâte : tu cuisineras en faveur des gamins sans le sou.

‑ Ouais, dit Charlotte, peu convaincue. Mais quand viendront-ils, ces mômes, à mon cirque des robots ? Pour soutenir leur famille démunie, la plupart travaillent dès l’âge de six ans.

‑ Pas de problème, patronne. Notre consortium Invention => Intervention fabriquera à la queue-leu-leu des androïdes qui remplaceront jour et nuit les enfants de corvée.

‑ Ça plane pour toi, Api. Enfin, réfléchis, un cirque, quel avenir cela donne-t-il aux mioches ?

‑ Réfléchis toi-même, patronne ! Notre consortium Invention => Intervention construira des robots clowns qui, au cirque, leur donneront des cours rigolos. Ils se bousculeront pour apprendre.

‑ Là, soit je rêve, soit l’IA de mon pauvre oncle dérive sur l’utopie.

@π pinça le bras de sa maîtresse.

‑ L’utopie, c’est comme le sens de la vie, ça s’invente, patronne. Et puis, ça dépanne.

Le café refroidissait. Charlotte ouvrit l’armoire où elle croyait avoir laissé le sucre. Une trombe déferla sur elle, boîtes de conserve, sachets d’olives, sachets de chips, mikado, paquets de riz, paquets de spaghettis, cartes de Mille bornes, panier d’ail et d’oignons, pot de basilic fané…

Depuis les fourneaux, @π se pencha vers l’héritière renversée sur le carrelage, sous un monceau de victuailles et divers. Elle grommelait. Sa tête tournait de plus belle. Alors, le bras droit et pense-bête crut bon de modérer les crispations de sa patronne :

‑ L’utopie, ça vous relève quand le quotidien vous tombe dessus. C’est comme le sens de la vie, c’est juste un tuteur pour une plante folle…


Photo by Philippe Heckel

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