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A Fecal Matter (version française) par Nigel Roth



En 1982, alors que je n'avais que seize ans, j'ai lu un livre qui a vraiment changé ma vie.


Ce n'était pas un classique comme Anna Karénine ou Madame Bovary ; il ne m'a pas tenu éveillé toute la nuit, puis toute la journée, puis toute la nuit encore, comme Guerre et Paix ; il ne m'a pas fait rêver de grandeur comme Gatsby le Magnifique ; il ne m'a pas non plus mis mal à l'aise comme Lolita et il ne m'a pas fait remonter le temps comme Middlemarch ou Les Hauts de Hurlevent.


Non, c'était un livre qui me faisait regarder par la fenêtre de la voiture chaque fois que mes parents nous emmenaient, mon frère et moi, nous balader dans les champs et les pâturages et où nous marchions sans fin dans des lieux où j’essayais de glaner une signification étymologique ancestrale et culturelle dans leurs noms.


J'étais un adolescent amusant à côtoyer, je peux vous le dire.


Le livre s'intitulait Lost Villages of Britain et avait été écrit par l'énigmatique, débonnaire, aventureux et intrépide détective historique Richard Ernest Muir.


Bien sûr, je ne savais absolument rien de Muir, c'est pourquoi pour moi, et peut-être aussi pour les trois ou quatre autres personnes qui ont lu son livre, il était un super-héros.


Chaque chapitre était un trésor, énumérant des noms perdus depuis longtemps de colonies abandonnées, de villages médiévaux désertés, de bourgs disparus, de comtés perdus, d'églises désolées, de vestiges anciens et de villes récemment évanouies. Le fait que la majorité de ces disparitions soient dues à un manque d'antibiotiques et de moutons n'enlève rien au mystère.


Et à la toute fin, lorsque Muir me fit monter dans son train fantôme de la Grande-Bretagne fantasmagorique, il m’expliqua exactement comment « lire » un paysage. Il ne s’arrêta pourtant pas là, puisqu'il écrivit un livre intitulé Reading the Landscape pour compléter les Lost Villages, et je me suis lancé dans l’aventure, sans jamais me retourner.


En fait, je crois que c'est au chapitre 11, « regardez toujours en arrière lorsque vous marchez », parce que vous aurez l'impression de vous déplacer le long d'un chemin creux ou autour d'un terrassement que vous ne pouviez pas apercevoir auparavant.


Mais vous voyez ce que je veux dire.


Ma première trouvaille fut le village perdu de Gobions, dont il ne restait plus qu'une seule arche au bout d'un cul-de-sac dans la banlieue anglaise. Les photographies aériennes montraient clairement les marques parcheminées dans les champs qui l'entouraient, et j'ai donc fièrement écrit sur le sujet, compilant toute l'histoire que j'ai pu trouver, et décrit son emplacement.


Et, lorsque j'en ai eu l'occasion, j'ai décidé d'étudier l’archéologie, et en particulier l'archéologie du paysage, tout comme Richard Muir, et comme, en 1994, Stewart Ainsworth, lequel est rapidement devenu le personnage muiresque attitré de l'émission d'archéologie britannique Time Team. Il parcourait à grandes enjambées les collines et les sommets, le long des voies médiévales et des routes romaines, se promenant dans les champs qui abritaient autrefois des villages perdus depuis longtemps, tout en donnant un sens à un monde de l'ombre qui n'était visible que par les méthodes offertes par des pionniers comme Muir.


L'exploration du paysage s'accompagnait de l'étude des noms de lieux, tout comme je le faisais à l'arrière de l'Austin Princess, tandis que mon père, surnommé le "pilote automatique" en raison de sa conversation lors de ces escapades silencieuses, nous conduisait à destination, et que ma mère, dont la haine totale de la musique en voiture ne nous laissait qu'Eye-Spy pour nous empêcher d'avaler le cendrier. Elle nous montrait quant à elle des curiosités fascinantes, comme une girouette ou un cheval en gestation.


Là où je vis aujourd'hui, bien des vies plus tard semble-t-il, se trouvent des villages qui ont cru et rapetissé, se sont déplacés et ont disparu, mais dont les noms demeurent, et en particulier ceux qui se terminent par by, signifiant ferme ou établissement, ou encore « le lieu de », comme Grimsby (ferme de Grims), ou Rigsby (lieu d'Odin, dont Rig est un surnom) ou Calceby.


Ce dernier d'ailleurs, est l'un des villages perdus les mieux préservés que j'ai vus, avec des remblais qui définissent clairement le vieux village, ses bâtiments et ses voies de circulation. Mon fils et moi les recherchons lorsqu'il séjourne dans la région, au grand dam des fermiers qui semblent toujours avoir une peur bleue en voyant deux intellos en bottes de marche regarder des bosses sur le sol.

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