A liquid meditation (version française) par Nigel Roth



Nous sommes en 340 après J-C.


Constantinople est devenue la plus grande ville de la planète sans Starbucks ou McDonald's. Constantin II s’en prend à son frère, Constant I, parce qu'il lui a volé son nom, et se fait malheureusement assassiner au cours des escarmouches qui s'ensuivent. Wulfila, dans l’ignorance de ce qui précède, prêche l'Évangile et les enseignements de Jésus-Christ aux Goths, le peuple germanique du nord du Danube, et non pas le groupe de sorciers D&D qui se balade devant la friterie de la rue principale de mon quartier le samedi, malgré le confinement.


Quelque part, dans le terroir parfait d’un petit village, du raisin est récolté et broyé. Il est destiné à l'art ancien de la vinification. La fermentation, le pressurage et le vieillissement viendront ensuite et, à la fin de ce merveilleux processus, assurément un don de Dieu, le vin coulera.


Dans ce cas, dans une bouteille, qui sera peut-être présentée cérémonieusement comme cadeau lors d'une soirée de remise de toge, ou peut-être simplement remise à un noble romain de quelque rang, la paume tendue en attendant le paiement dans un cliquetis de siliqua.


Mais ce noble, que nous appellerons Marcus Mamercus, parce que cela aurait fait sourire ses voisins romains, ne boira pas cette bouteille particulière car, pour une raison quelconque, il choisit de conserver ce millésime pour une autre occasion, dans un avenir auquel nous allons être associés.


Tout comme aurait pu être associé, j'imagine, l'acheteur d’une bouteille du Domaine de la Romanée-Conti de 1945, qui a changé de mains pour plus d'un demi-million de dollars, en 2018. Si c’était si cher, c’est parce que c'était la dernière année de récolte du raisin des plus vieilles vignes de la cave, et l'une des six cents bouteilles produites à une époque où la fabrication de vin n'était pas vraiment en tête de liste des priorités, juste après le fait d'éviter les nazis et les fascistes ou de survivre à une guerre mondiale.


Contrairement à cet extraordinaire Bourgogne, le vin de Marcus Mamercus a été mis en bouteille dans un contenant d'un litre et demi, scellé avec un "bouchon" de cire imbibé d'huile d'olive, afin d'empêcher l'air d'entrer et le vin de sortir. Bien sûr, les Romains n'utilisaient pas de trichloroanisole dans leurs bouchons comme nous le faisons maintenant, ce qui aurait au moins empêché le redoutable goût de bouchon, mais, à l'inverse, n'aurait en rien aidé à soigner les verrues génitales.


« Goût de bouchon » est le qualificatif d'un critique de vin lorsqu'il a fait découvrir au monde le pire vin de l'une des pires années du monde, en 2020.


Ils ont désigné comme le pire des pires le Mogen David Blackberry, USA, qui, bien que son nom évoque plus une inscription sur une boîte des objets trouvés de Chicago O'Hare, est en fait un vin vendu dans des flacons de trois litres très pratiques, avec une capsule.


Je n'ai pas goûté ce cru particulier, pas même en passant par les cinq étapes : regarder, faire tournoyer, renifler, boire et savourer. En l’état, je pense pouvoir en être dispensé en étant assez sûr que ce n'est pas un vin de 1945, cultivé en biodynamie, bichonné comme vous le feriez avec votre grand-mère vieillissante, les grains de raisins triés un à un et prénommés Poppy ou Justin.


Maintenant, revenons à l'Empire romain et à notre citoyen de haut rang.


Marcus Mamercus a donc placé cette bouteille de vin dans un endroit sûr, entre douze et dix-neuf degrés, dans une pièce sombre sans vibrations, avec un taux d'humidité ne dépassant pas soixante-dix pour cent.


À la place, il a bu de l'eau et d'autres vins moins prisés, qu'il a probablement appris, pendant son service militaire, à agrémenter d'épices exotiques comme du safran ou du miel. Lorsque des légions de soldats passaient parfois devant sa villa, ils le saluaient et il les saluait en retour, puis il les regardait boire subrepticement un mélange de vinaigre-vin appelé posca, obtenu en diluant les pires vins auxquels on ajoutait des ingrédients secrets pour les rendre plus savoureux, comme l'écureuil.


Je pense qu'il a probablement frémi, et qu'il est rentré dans son salon chauffé à l'hypocauste, pour caresser sa bouteille de Römerwein, diluée à la perfection et assaisonnée d’un mélange exquis d'herbes romaines.


Peut-être se demandait-il quel goût cela aurait ou peut-être pas, mais cela aurait certainement eu meilleur goût que les gouttelettes de vin que le serveur de l'Hôtel Four Seasons a léchées sur le sol en 1989.


Ces gouttelettes étaient les derniers vestiges du Château Margaux 1787, un vin rare appartenant à Thomas Jefferson, que le marchand de vin new-yorkais William Sokolin a fait tomber sur le sol de l'hôtel alors qu'il en cherchait le bouchon. Il ne l'avait payé qu'un quart de million de dollars. Je suis sûr qu'il a souri et commandé de l’Angostura bitter et une dague.


Pendant ce temps, notre Romain, Marcus Mamercus, mourrait de la variole ou d’une infection dentaire, après avoir bien vécu et fait plusieurs voyages surprenants près d'un immense mur gelé, en combattant des tribus aux cheveux ébouriffés et aux tatouages bleus, avant de marcher sans fin dans la Provincia Britannia vêtu d’un subligaculum qui grattait. Il émit un souhait pour ses funérailles.


Être enterré avec son précieux vin. Et il en fut ainsi.


C'est pourquoi nous avons aujourd'hui une bouteille de vin millésimé, datant environ de l'an 340 de notre ère, dans une bouteille en verre plutôt inhabituelle, intacte et toujours scellée. Les experts doutent que le vin soit bon, car une grande partie de l'alcool se serait évaporée, mais c'est tout de même un véritable trésor.


Tout comme le trésor que Marcus Mamercus a offert à sa descendante, Marilla Mamercus, qui alluma sa douche le 4 mars 2020 pour se laver les cheveux le matin, pour être aspergée de vin rouge. Comme tous les bons habitants de Castelvetro di Modena, elle s'est précipitée à la cuisine, a vidé toutes les bouteilles de San Pellegrino qu'elle a pu trouver, et en a rempli autant de ce liquide de méditation que les dieux et son ancêtre Marcus lui en avaient envoyé.


Bien sûr, ce n'était pas vraiment un don du ciel, mais une valve défectueuse de la cave locale qui a détourné ce précieux produit dans les canalisations d'eau de la ville. Marilla a néanmoins remercié son ancêtre pour avoir heurté la valve avec sa harpe.


Mais ce ne sont pas George Plantagenet, duc de Clarence, frère d'Édouard IV, et Richard II, le dernier roi Plantagenet d'Angleterre, qui a assassiné ses propres neveux, qui auraient remercié pour le vin qui coulait. La guerre des Roses et diverses autres intrigues de la cour, y compris un comportement traître envers son frère, ont conduit le duc à la Tour de Londres en 1478, une année particulièrement mauvaise pour le raisin selon toute vraisemblance.


Dans ce cas, le vin était si mauvais qu'il dut être enrichi de spiritueux et fortement dosé en sucre pour créer une sorte de Madère Malvoisie, ou vin de Malmsey. Cela n'avait pas d'importance pour le duc, car il ne put en boire que quelques gorgées rapides avant de se noyer dans un tonneau, une exécution douce-amère pourrait-on dire.


Quant à nous, probablement pas de millésime à un quart de million de dollars. Je prie pour qu'il n'y ait pas non plus de bouteilles de trois litres de vin brut, et aussi, espérons-le, pas de mort dans une grande cuve.


Mais peut-être que si nous trouvons une bouteille bon marché du Domaine Leroy Musigny chez Aldi, ou une bouteille du Domaine Georges & Christophe Roumier Musigny en vente à la Coop, ou même un flacon d'Henri Jayer Cros Parantoux sur Amazon Prime, nous aurons suffisamment de maîtrise pour le cacher dans un endroit sûr et l'emporter avec nous lorsque nous irons, Graves, de l'autre côté.


Photo by Cottonbro



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