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Absurdia par Sylvaine Perret-Gentil

Mis à jour : mars 3



C’est le plein hiver. Assis sur l’un des bancs placés près du bassin, qui accueille les visiteurs à l’entrée sud du parc de la ville d’Absurdia, un homme attend.

Tôt le matin et en fin de journée, plusieurs travailleurs traversent le parc rapidement pour se rendre au travail et rentrer chez eux. Certains l’aperçoivent sans le voir. Trop perdus dans leurs préoccupations, la vue de cet homme assis ne pénètre pas leur cerveau. D’autres ne le voient pas. Trop pressés, ils marchent la tête baissée en regardant la pointe de leurs chaussures. Trop accaparés par la conversation téléphonique en cours ou la consultation de leurs fichiers, ils ont un œil sur leur écran et l’autre sur le chemin qu’ils parcourent. Aucun n’a encore réalisé que cet homme se trouvait assis là depuis longtemps.

Les personnes qui s’arrêtent ne s’approchent pas de l’homme assis sur le banc. Elles s’installent à distance et se plongent immédiatement sur leur écran tactile.

Les gardiens de la paix qui font leur tournée à travers le parc ne se sont jamais intéressés à cet homme. Il ne sème pas le trouble et personne ne s’en plaint, alors ils le laissent tranquille. L’homme n’a pas l’air hostile, plutôt absent. Il ne regarde pas vraiment les autres. Il tourne, cependant, la tête à droite et à gauche quand quelqu’un vient sur le petit chemin. Assis bien droit, les deux jambes et pieds parallèles, les bras croisés, l’homme ne change pas de position. Personne ne l’a jamais vu se lever et faire quelques pas pour se dégourdir les jambes. Étonnement, les chiens ne le flairent pas. Ils passent leur chemin, la truffe déjà happée par la prochaine odeur.

Cela fait presque trois mois que Noomi et son frère Lowen ont déménagé dans l’immeuble en face de l’entrée du parc. Ils ont huit et douze ans. Comme la majorité des enfants du quartier, ils sont autorisés, deux ou trois fois par semaine, à franchir la route pour aller au parc, en principe accompagnés de la gouvernante ou du portier pendant les heures calmes.

Ce samedi-là, la gouvernante est malade et le portier occupé. Exceptionnellement, les enfants sont autorisés à se rendre au parc seuls, avec la consigne de ne pas quitter le bord du bassin. Comme à son habitude, Lowen empoigne son bateau à téléguidage pour faire des courses sur l’eau avec d’autres enfants. Quant à Noomi, elle appelle son chien, un jeune cocker reçu à Noël, et lui attache sa laisse. Aussitôt dans le parc, elle le détache pour jouer à la balle. La balle lancée un peu trop fort atterrit aux pieds de l’homme assis sur le banc. Noomi court avec son chien. Tous deux s’arrêtent net devant la balle. L’homme ne bouge pas. Il dirige son regard vers l’enfant.

Noomi sait qu’elle n’a pas le droit de parler à des inconnus, mais elle est intriguée par cet homme au regard un peu vide et aux habits défraichis. Elle jette un œil à son frère et constate qu’il est bien occupé à concourir avec son bateau. Elle se lance.

- Comment tu t’appelles ?

- Qrious H7. Et toi ?

- Noomi

- C’est joli.

- Merci ! Toi t’as un drôle de nom. T’es un humanoïde ? Tu fais quoi assis tout le temps sur ce banc ?

- Jusqu’à maintenant, j’attendais

- T’attendais qui ?

- J’attendais la première personne qui viendrait me parler.

- Pourquoi ?

- C’est une expérience. Dans plusieurs endroits de la ville, il y a des Qrious hommes et femmes assis sur des bancs qui attendent comme moi. Le but, c’est de calculer combien de jours passent avant qu’une personne ne leur adresse la parole.

- Et toi, t’as attendu combien de temps ?

- Plusieurs mois

- Et avant tu faisais quoi ?

- La même chose. J’ai fait des centaines de trajets dans le métro. Encore avant, je devais me placer dans les files d’attentes d’un hypermarché. J’ai été programmé pour enregistrer le nombre de personne qui passent et que je croise, et celles qui me regardent. Dès qu’une personne me parle, ma mission s’arrête.

- Et après tu vas faire quoi ?

- Je vais recevoir des instructions pour me rendre à un endroit où on va extraire mes données. Après, on me fixera d’autres missions, à moins que ce soit fini.

- Alors demain tu ne seras plus là ?

- Non

- Ça te plaît ce travail ?

- Je suis une machine, tu sais. Je fais ce qu’on me dit de faire, mais c’est gentil d’être venue me parler, parce que je commençais à rouiller tout seul sur mon banc.

Noomi tourne les talons et se dirige vers le bassin. Elle se retourne pour lui faire un petit signe, mais l’humanoïde est déjà parti.

Qurious H7 a reçu le message de se rendre sur le site de l’Université, bâtiment des Sciences humaines, Institut de la sociabilité. Arrivé là-bas, ses données sont extraites et transmises au responsable du projet de l’évaluation de la sociabilité dans les sociétés humaines urbaines. Le rapport mentionne qu’il a fallu 4 mois et 23 jours avant qu’une enfant n’adresse la parole à l’humanoïde, soit le double du temps répertorié dans les premières études cinq ans en arrière. Des centaines de rapports comme celui-ci sont déjà stockés. L’institut reçoit chaque année une dotation importante pour ce projet, dont on prévoit qu’il sera conduit sur dix ans. Devant les caméras, les politiciens font de grandes déclarations vibrantes et justifient cette dotation par la vigilance qu’il faut absolument accorder au bien-être et bien-vivre dans nos communautés urbaines. Chaque année, un point de situation est publié dans la Revue des Sociétés humaines et dans certains médias spécialisés. Ceux qui les lisent s’offusquent, sur le moment, de l’isolement progressif des humains et de la mort lente des rapports sociaux. La petite flambée s’efface cependant aussi vite que la trace de l’homme assis sur le banc.


picture by Pixabay

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