An Heroic Sailor-Soul (version française) par Nigel Roth


Le 19 avril 1865, environ vingt-cinq millions d'Américains assistèrent aux funérailles du président assassiné Abraham Lincoln, non seulement à Washington, mais aussi à travers tous les États-Unis.


Le 16 février, huit ans plus tôt, un médecin de la marine américaine décédait lui aussi, et ses obsèques furent suivies par encore plus d'Américains, d'un océan à l'autre.


Et, vous n'avez probablement jamais entendu parler d'Elisha Kent Kane.


Un an avant la naissance de ce héros oublié, un homme entreprenait un périple depuis la baie d'Hudson, à l'est de la source de la rivière Coppermine, avec en tête l’idée de cartographier cette région. Pendant les trois ans qu'il mit à couvrir la distance qu’il avait prévue avec son expédition, il réussit à perdre plus de la moitié de ses hommes de la famine, ou par assassinat les uns par les autres, le cannibalisme ayant été l’un des remèdes à l’absence de nourriture. Une fois à cours de ressources, les hommes se mirent à manger leurs chaussures, conférant à John Franklin le sobriquet de "l'homme qui a mangé ses bottes".


Dix ans avant que ces marins n'essaient de cartographier la côte nord du Canada et ne finissent par mâcher leurs semelles orthopédiques, un homme naissait à Spilsby, à six miles de Somersby, dans le Lincolnshire, lieu de naissance de Franklin. Cet homme allait se rendre célèbre en devenant le poète officiel du roi pendant le plus longtemps, une fois terminées ses études au lycée King Edward Grammar de Louth, dont une grande partie du bâtiment est désormais ma maison.


L'un des poèmes d'Alfred Tennyson, puisqu’il s’agit de lui, est celui-ci : il a été écrit à propos de l'oncle de sa femme Emily, notre déchausseur, le seul et unique John Franklin mentionné plus haut.


Pas ici ! le Nord blanc a tes os ; et toi,

Héroïque marin-âme,

L'art passe maintenant le relais à ton voyage plus heureux

Vers aucun pôle terrestre.


Ce ne sont pas des rimes joyeuses, mais elles sont indispensables à la suite de notre récit.


Vous voyez, c'est donc l'histoire de trois hommes, unis par le salon de ma maison, ce qui pour moi est évidemment le plus notable.


Commençons par Franklin.


De retour en Angleterre en 1822, plus mince et plus canadien que jamais, Franklin épousa la poétesse romantique Eleanor Anne Porden, dont le poème épique Cœur de Lion, ou La troisième croisade, n’occupa pas moins de seize volumes et fut écrit pendant que Franklin explorait.


Il repartit cependant assez rapidement pour cartographier une fois de plus la côte nord-américaine, en commençant cette fois par le fleuve Mackenzie, en le remontant en direction du nord-est avec Frederick William Beechey depuis le détroit de Béring, pour enfin le redescendre, devenant le "deuxième" Européen, plutôt médiocre, à atteindre son embouchure.


Après ce non-événement, il retourna dans le Lincolnshire, enterra sa première femme, dont nous présumons qu’elle était morte, épousa en secondes noces, Jane Griffin, et fut fait chevalier par George IV, recevant diverses autres distinctions pour avoir traversé diverses choses.


Entre-temps, notre poète Tennyson, alors âgé de treize ans, avait quitté ce même lycée King Edward de Louth, en claquant probablement la porte de mon bureau à sa sortie, pour passer sept ans à apprendre autant de mots qu'il le pouvait, avant d'aller au Trinity College de Cambridge et commencer sa carrière d'écrivain. Il y publia rapidement sa première œuvre, Poems by Two Brothers, en 1827, et son premier recueil solo, Poems Chiefly Lyrical, en 1830. Bien que deux des poèmes de ce recueil, "Claribel" et "Mariana", soient devenus ses plus célèbres, ils étaient, comme la plupart de ses œuvres, trop sentimentaux et, pour ne pas dire plus, épouvantables.


C'était certainement un poète très victorien ; il était inexorablement verbeux, incontrôlable dans ses pléonasmes, et utilisait sans limite la périphrase périphérique. En d'autres termes, les seuls mots qu'il n'a pas utilisés devaient vraiment, vraiment être trop longs.


Quant à Kane, il était le fils d'un juge de district et le petit-fils d'un patriote américain de la guerre révolutionnaire, un vrai.


En 1843, à l'âge de vingt-trois ans seulement, Kane devint chirurgien assistant dans la marine américaine, servant dans l'escadron africain, pendant la guerre américano-mexicaine, où il fit preuve d'une grande compassion pour les Mexicains qu'on lui avait demandé de massacrer. Après cela, il fut nommé médecin-chef de l'expédition arctique Grinnell, qui passa plusieurs années à rechercher sans relâche, mais sans succès, l'expédition arctique perdue de, vous l'avez deviné, un certain Sir John Franklin.


Ils n'ont trouvé qu'un campement d'hiver désert.


Il s'agissait bien du camp de Franklin, qui y avait séjourné lors de son voyage de 1845 pour cartographier le passage Nord-Ouest. Il était parti avec deux robustes navires, l'Erebus et le Terror et cinquante-neuf ans d'expérience, de savoir-faire et de rhumatismes. L'Amirauté lui avait fait confiance pour accomplir cette mission.


Les navires étaient à la pointe de la technologie de l'époque, avec des machines à vapeur, un système de chauffage innovant à base de vapeur pour garder les hommes au chaud, une distillerie pour fournir de l'eau fraîche aux chaudières du moteur et un mécanisme ingénieux qui permettait de protéger le gouvernail et l'hélice des dommages causés par la glace. À bord on trouvait embarquée une immense bibliothèque de plus de mille livres et trois années complètes de rations mises en boîtes.


Et, bien sûr, ils sont partis.


Enfin, jusqu'au Groenland, où Franklin qui avait mal calculé l'emplacement de la baie de Whitefish sur l'île de Disko, dut faire marche arrière pour la trouver. Ils y auraient passé l'hiver avant d'entamer leur tâche cartographique qui n'a en fait jamais commencé, car les deux navires sont restés pris dans les glaces et n'ont probablement plus jamais navigué.


Le dernier signe de vie de l'expédition remonte à l'été 1845, lorsque l'Erebus et le Terror furent aperçus, bizarrement amarrés à un iceberg, près de l'endroit où Kane avait trouvé le campement.


Pendant ce temps, à Londres, Tennyson créait des absurdités plus interminables encore, comme Break Break Break Break, à propos d'un jeu de tennis particulièrement long, et The Lady of Shalott, à propos d'une femme qui aimait les petits oignons. En 1850, il atteignit son apogée, en écrivant ce qu'il considérait comme son chef-d'œuvre, In Memoriam AHH, et fut nommé poète officiel, succédant ainsi à un William Wordsworth, tout aussi terne, les yeux plein de rosée et qui s'en alla errer seul, comme un nuage.


Entre deux vomissures de poèmes, Tennyson s’occupait de la décoration de sa nouvelle maison sur l'île de Wight, où il séjournait en hiver.


À cette époque, Franklin, déjà perdu, ne savait probablement pas si c'était l'hiver, l'été ou le neuvième cercle de l'enfer. Cela faisait deux ans que l'on n'avait pas eu de ses nouvelles, et sa femme, dévouée mais plutôt fatiguée de jouer au solitaire, demanda à l'Amirauté de mettre sur pied une colonne de secours. Ils acceptèrent, mais attendirent un an, le temps de laisser les rations de Franklin se dissoudre en une soupe toxique dans leurs boîtes de conserve qui fuyaient.


L'une de ces missions de sauvetage tardives fut la deuxième expédition Grinnell, qui partit de New York en 1853, dans l'espoir d’enfin connaître le sort de l'expédition perdue. En tant que commandant, Kane conduisit son équipage d'abord au Groenland, profitant pour établir un nouveau record de percée vers le nord et cartographia plus de quinze cents kilomètres de côtes inexplorées au nord du 82°. Ils furent également les premiers à trouver la mer polaire ouverte, à protocoler des observations géographiques, climatiques et magnétiques qui s'avéreront inestimables pour notre compréhension de cette région, et découvrirent le canal Kennedy libre de glace.


Enfin, après avoir abandonné son navire pris dans les glaces, Kane mena courageusement son équipage à Upernavik, au cours d'une marche de 83 jours, pour revenir à New York en octobre 1855, en n’ayant perdu qu’une seule vie.


Pas mal pour quelqu'un qui souffrait du scorbut et se sentait plutôt mal fichu pendant tout le voyage.


Un an après son retour, Kane publia le compte-rendu de son périple dans Arctic Explorations : The Second Grinnell Expedition in Search of Sir John Franklin, 1853, '54, '55, dont la première édition se trouve devant moi, sur les étagères de ma bibliothèque.


Le sort de Franklin n’a jamais été élucidé, mais il est probablement mort de faim, d'hypothermie, de pneumonie, de tuberculose, de scorbut, ou d'une combinaison de tous ces maux sur l'île du Roi William au Nunavut avec le reste de son équipage. Et, si ce n’est pas de cela dont il est mort, c'est que probablement, il a dû succomber à un empoisonnement au plomb causé par les boîtes de conserve grâce auxquelles ils ont dû survivre en attendant que l'Amirauté termine le thé.


Ainsi, alors que le fantôme de Tennyson passe des heures à pondre des chansonnettes sur mon écritoire, et que l'esprit de Franklin gribouille des icebergs en s'affalant dans mon fauteuil, c'est le récit de Kane sur son voyage épique et ses actes héroïques en terres inconnues qui trône fièrement sur la table à thé de mon salon, aussi fièrement qu’il a traversé les États-Unis, pour mémoire, il y a cent soixante-quatre ans le mois prochain.


Photo by Ekrulila

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