Bas les masques ! par Sylvaine Perret-Gentil


C’est apparemment l’avis d’une partie de la population européenne et américaine qui s’est élevée contre le port du masque sanitaire en ces temps d’épidémie de coronavirus. Le masque mettrait donc une partie des humains mal à l’aise en ce début de 21e siècle. Contrainte aux effets physiques inconfortables, obligation liberticide et mesure inadaptée à la vie sociale, les motifs du refus sont dirigés contre les gouvernements, dont la politique sanitaire est jugée dictatoriale.

Pourtant ! Est-ce le bon ennemi à combattre ? Est-ce ce masque-là qu’il faut fustiger ?

Les masques font partie de l’histoire humaine. Il fut des époques, des sociétés et des contextes où l’usage du masque était courant, socialement admis, parfois indispensable, parfois imposé.

Bon nombre de civilisations ont connu les masques rituels, les masques mortuaires et les masques de combat. De l’Antiquité jusqu’au 18e siècle, on a utilisé les masques dans les arts du spectacle, le théâtre et la danse. Pour les festivités et les carnavals, les masques, grotesques ou de déguisement, ont eu la part belle. A Venise, au 18e siècle, la bauta servait en période de carnaval, mais pas seulement. Cet ensemble était utilisé le reste du temps pour sortir incognito. L’avantage était que l’on pouvait manger et boire sans enlever le masque, dont la forme particulière modifiait le son de la voix.

Le Moyen-Âge a connu les masques de la honte ou masques d’infamie. Il s’agissait de punir publiquement l’auteur d’un délit mineur en l’obligeant à porter un masque représentant une caricature de son délit. Les grandes épidémies de peste du Moyen-Âge ont vu apparaître le masque des « médecins », masque à bec qui contenait des herbes aromatiques ou du camphre pour se protéger, mais surtout lutter contre les odeurs putrides.

A l’époque romaine, on utilisait des masques de vessie animale dans les mines pour se protéger des vapeurs toxiques. Le tissu imbibé d’eau a été la principale protection de ceux qui travaillaient dans les marais insalubres. Puis la Révolution industrielle a étendu les besoins de protection pour certains corps de métiers. On appliquait sur le nez et la bouche une éponge humide ou un tissu serré en forme de cône, auquel on ajoutait parfois du vinaigre.

La Grande Guerre de 14-18 a fait naître les masques à gaz.

Le grand banditisme, avec ses hold-up célèbres, a aussi eu recours à divers moyens de camoufler les visages de ses acteurs, tels les bas-nylon, les cagoules ou les masques de déguisement.

Enfin, on n’oubliera pas les justiciers ou héros masqués qui ont marqué les générations comme Zorro ou Spiderman.

A l’exception du domaine médical et professionnel, les masques ont pratiquement disparu de nos théâtres et de nos vies. Quelques carnavals encore ou Halloween et Disneyland les rappellent à nos mémoires.

Mais avançons-nous pour autant démasqués ? Loin de là, car là où il n’y a pas de masques, il n’y a personne.

Persona en latin, de per-sonare, littéralement parler à travers, désignait le masque porté par les acteurs de théâtre à l’époque romaine. Le masque représentait le personnage interprété, mais permettait aussi d’amplifier la voix. Carl Gustav Jung, père fondateur de la psychologie analytique, a repris ce terme pour nommer la partie de notre personnalité qui organise son rapport à la société. Il s’agit de notre interface, de l’image que l’on construit de nous-même pour nos relations sociales.

Persona, c’est le masque du paraître en société, celui qui nous définit dans le monde extérieur. C’est le masque du conformisme, celui qui répond aux attentes, souvent au détriment de notre vraie nature, notre vrai tempérament, nos vraies intentions. La souffrance mentale commence lorsque l’on s’identifie à son interface. Elle devient grave lorsque le masque usurpe notre identité réelle.

« Paraître aux yeux des autres » semble être devenu un enjeu plus crucial qu’il n’était, peut-être en raison de la somme des injonctions qui nous assaillent. Nous devons être épanouis et heureux. Nous devons rester jeunes et en bonne santé. Nous devons être actifs, zen, tendance et smart dans un monde où le culte de la personnalité a envahi notre quotidien. Ce culte est devenu extrême avec les médias et internet, qui foisonnent de « stars », stars du cinéma, du hip-hop et RnB, du sport, de la téléréalité, des people

Le culte de l’image de soi s’exprime désormais sur trois plans.

Le masquage physique. Les crèmes de beauté et le maquillage sont en voie d’être supplantés par le maquillage permanent et le botox cutané. Les extensions augmentent la chevelure et le botox capillaire lui redonne une nouvelle jeunesse. La chirurgie esthétique corrige, remplace et enlève tout ce qui ne rentre pas dans les critères de beauté du moment et tout ce que l’âge physique péjore Elle ajoute aussi tout ce qui manque. Ces correcteurs physiques finissent par créer, selon les lieux, une génération de personnes uniformisées.

Le masquage figuratif. Les moyens d’embellir son image ont pris un essor que rien ne semble pouvoir arrêter. Les offres sont légion. Il suffit de consulter la liste des logiciels de retouches et montages photos pour comprendre l’état de nécessité, dans lequel l’humanité croit se trouver, de modifier son image pour la rendre parfaite. Effets spéciaux, trucages, montages, tout est possible. Gratuits ou payants, les logiciels Pixlr Editor, Canva, Photoworks, The GIMP, Gimpshop, Darktable, Photoscape X, Paint.net, Fotor, Be Funky, SnapSeed, Adobe Photoshop, Adobe Ligthroom, Capture One, ON1 Photo Raw, PicMonkey, PortraitPro, Serif Affinity Pro, DXO Photo Lab, Skylum Luminar, Movavi Photo Editor, Photopea, PhotoFiltre, PhotoFiltre7, Studio X, ont un succès planétaire.

Le masquage socio-virtuel. Les réseaux sociaux offrent une vitrine permettant de se rendre visible au niveau planétaire. Avec les moyens techniques à disposition, ils sont devenus le grand théâtre, où se jouent toutes les mises en scène possibles. La popularité se mesure à la somme des likes et followers, pour le meilleur et pour le pire. Ainsi les profils et fils d’actualité des réseaux sociaux permettent-ils de construire et nourrir une persona virtuelle, encore différente du masque social auquel nous avons recours au quotidien. Elle peut être plus décalée encore de notre vraie nature que notre persona usuelle.

Ainsi l’ère numérique semble-t-elle offrir aux humains un moyen formidable de se forger un masque supplémentaire, qui augmente sensiblement l’espace occupé par leur image et réduit d’autant celui qu’ils laissent à leur vraie nature. Dans cette grande mascarade, prennent-ils encore le temps de se demander qui ils sont et comment ils peuvent prévenir le risque de devenir prisonnier de leur « paraître socio-virtuel » souvent hypertrophié ? Réalisent-ils que, contrairement au masque sanitaire, qui fait réagir parce qu’il est imposé de l’extérieur, ils sont les créateurs de leur plus grand piège ?

En définitive, le masque sanitaire semble loin d’être le danger contre lequel nous devons nous prémunir et protéger les jeunes générations. Le piège est ailleurs, plus sournois, car les avertissements sont à peine audibles dans le brouhaha permanent. Grâce à l’Intelligence Artificielle, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) surfent aisément avec nos interfaces socio-virtuelles, à notre insu la plupart du temps. Elles sondent nos profils et activités. Elles détectent nos faiblesses, fissurent nos masques et nous prennent au piège. Tout cela n’est cependant possible que si nous laissons notre masque virtuel déconnecter la conscience de notre propre individualité.


picture by Jeswin Thomas

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