Cliché instantané par Nigel Roth


Jenny sirotait son sherry-oak Macallan. Elle y avait pris goût lors de ses études à Londres et troqué sa faim contre cette méditation liquide. Jenny avait financé ses études universitaire, en partie grâce aux économies qu’elle avait engrangées par son activité antérieure de comptable, et en partie grâce à l’aide de son père, un avocat virtuel de v-New York. Elle avait fini par reprendre ses études, une fois adulte prenant avec elle un goût pour le vieux whisky.

Pendant son séjour à v-Londres, il lui fut parfois difficile de mener ses études à bien. La conjonction entre une vie cybernétique en pyjama, un compte bancaire débordant et la livraison d'alcool par drone une heure après sa commande, avait été “presque” trop difficile à gérer. Au cours des trois années qu’elle y avait passé, Jenny a souvent hésité à rentrer chez elle, pour se résoudre à ce MBA à Londres, qui lui confèrerait un statut et la richesse qui allait avec.

La nuit où elle quitta Simon fut la pire et la meilleure de sa vie d’étudiante, comme le sont souvent les ruptures.

Lentement, par le biais de déjeuners de part et d’autre d’une barrière en verre, et de promenades socialement distantes, Simon avait rapidement commencé à prendre en charge la vie de Jenny. Il changea sa garde-robe, l’encourageant à la légèreté et supprimant la laine. Il avait repeint sa chambre à coucher en utilisant l'application Roomovator, expliquant à la jeune femme, en des termes qu’il lui semblait qu’elle pourrait saisir, que l'orange activait son chakra sexuel et le bleu ne le faisait tout simplement pas. Il lui préparait des aliments qui devaient l’aider à combattre le virus, à repousser les envies de chocolat en milieu de soirée et à renforcer sa détermination à terminer l'année d'étude restante. Il avait même dressé une liste d'épices à utiliser en certaine quantité dans les plats qu'elle se cuisinait, vantant les valeurs de chacune et les signes à rechercher si l'épice n'était pas en synergie avec son système digestif.

Alors que Jenny s'était toujours efforcée de vivre sainement, elle consentait néanmoins à changer des choses pour vivre mieux encore, en ces temps de pandémie, mais elle commençait à penser à Simon comme à un dictateur. De plus en plus souvent, elle travaillait en mode caché pour éviter tout contact avec lui.

La goutte d'eau qui avait fait déborder le vase fut la fête au Fétiche.

Simon avait tout organisé, ses vêtements, sa coiffure, ses chaussures et la couleur de son vernis à ongles. Il avait aussi choisi le modèle de son casque Oculus X-RAYtd pour, “profiter de l'expérience de la nuit”.

"Nous allons nous assurer de nous souvenir de cette nuit pour toujours", lui avait-il dit, et cela l'avait terriblement ennuyée, sans qu’elle ne puisse mettre le doigt sur la raison de cette réticence.

Lorsqu'elle était sortie du taxi, un photographe capturait ses mouvements. Simon n’était pas loin derrière et murmurait quelque chose qu’elle n’entendait pas bien. Lorsque Jenny avait embrassé une dénommée Lucy et un certain Tom avec passion et une certaine langueur, une caméra flasha près de son visage. Lorsque Jenny avait dansé sur scène, lascivement, montrant son corps dans la douceur du pantalon en latex que Simon avait choisi pour elle, les mots de ce dernier, indistincts accompagnaient les clics de l’appareil.

Jenny commanda un autre whisky, et je fis de même; elle poursuivit son histoire.

Alors que la nuit au Fétiche s’achevait, le photographe et Simon demandèrent à Jenny de les attendre le temps qu'ils discutent avec une fille aux yeux d’un violet profond. Jenny s’était donc assise seule au bar, ressentant au fond d’elle-même une écoeurante impression de violence passive, tenant dans ses mains l'appareil photo. Elle avait soudain pris conscience de sa tenue, le pantalon, le haut en latex, les chaussures à talons avec les boucles bleues et les orteils ouverts, et elle ne l’avait pas détestée. Elle était partagée entre un mélange de dégoût et de plaisir.

Simon et le photographe étaient revenus. "Il y a un endroit que la fille connaît, pour finir la soirée. Allons y maintenant."

Jenny rendit l'appareil photo à son propriétaire et déclara qu’elle préférait rentrer. Elle voulait bien continuer à faire la fête, mais pas avec Simon. Elle s’en était allée sans attendre.

C’était la dernière fois qu'elle l’avait vu, m'a-t-elle dit. Elle retira ses choix de peinture du filtre de la pièce, rangea les vêtements dans une boîte et supprima toutes les listes de Simon et les événements qu’il avait inscrits dans son calendrier.

Sept ans plus tard, alors que Jenny travaillait dans le v-Austin un soir, une publicité pour la mise à jour du "Memory-Keeper" de l'Oculus X-RAYtd surgit sur son écran, au-dessus de la feuille de calcul qu'elle regardait depuis des heures. Elle s’était alors soudain souvenue de cette nuit au club Fétiche et de la façon dont Simon lui avait dit "Nous ferons en sorte de nous souvenir de cette nuit pour toujours".

Plutôt que de revenir à l'Excel de la mort, comme elle l'appelait, elle chercha les images de cette nuit. Au début, rien de familier. Deuxième page, rien. Troisième, rien, rien. Et puis, c'était là. Jenny, agenouillée, embrassant Lucy, Tom derrière Lucy, tous à moitié nus, perdus dans l'instant. Jenny, essoufflée, avait fait défiler toutes les photos d'elle, de Lucy, de Tom et d'autres encore.

C'était un moment étrange, se souvint Jenny. Elle ne savait pas si elle devait rire de l'aventure, être choquée par son comportement ou dégoûtée que Simon ait engagé un photographe. Elle ne pouvait rien faire, car les photos avaient été postées anonymement. En plus elles étaient certainement là depuis fort longtemps. Elle s’était alors rendue sur la messagerie, redoutant de lire ce que les gens avaient pu dire à son sujet.

"Wow, j'adore cette photo. Des gens bien et un super choix de vêtements. O X-RAYtd ne peut être battu", signé JJ, v-Calif. Il y a deux ans environ.

"Salleee. Fais ce que tu aimes, ma fille. Viens me rendre visite." Katy C, v-NC. L'année dernière.

"Salut, qui que tu sois, tu es cool. J'adore ton énergie et ces vêtements ! J'aimerais voir plus de ta garde-robe. Si jamais tu es dans v-Austin, peut-être un verre de whisky ?" GregR181@thundermail.com. La semaine dernière.

Elle me raconta avoir envoyé une réponse à GregR181, lui disant qu'elle ne portait plus ce genre de vêtements, et qu'elle ne faisait plus ce genre de choses non plus. Sauf qu'elle pensait qu'il voulait peut-être dire qu'il avait envie de la voir dans d’autres vêtements. Quelque chose de plus normal. Elle me dit qu’elle avait effacé et retapé son message, précisant à nouveau qu'elle n'avait fait cela que cette nuit-là à cause de son petit ami. Mais ce n'était pas tout à fait vrai, car elle avait apprécié le moment, même en partie. Elle voulait aussi s'approprier sa propre excitation. Elle abandonna ainsi cette réponse et en a écrit une nouvelle.

"Salut, Greg ( ?). Je suis ici à V-Austin aussi. Si tu es dans le coin, bien sûr, prenons un verre de whisky."

Huit jours plus tard, Greg lui avait répondu. Jenny avait lu son e-mail et senti immédiatement une connexion avec lui. Il lui parla de sa tenue et du fait que cela l’avait émoustillé, et elle en fut flattée. Il évoqua son propre besoin d'intimité, et le fait que cela correspondait à sa nouvelle réalité de quadragénaire mais que ce n'était pas du tout la vraie vie. Il lui parla des échecs de ses précédentes relations, très inégales et terriblement déprimantes, et elle fondit. Il écrivit qu'il braverait volontiers le noyau de répression et la patrouille de la Panthère, ainsi que tous les autres justiciers bien intentionnés, pour une nuit de folie et de connexion.

Et, Jenny lui répondit qu’elle était d'accord.

C'était une nuit de tempête, et tout au long de la nuit, elle entendit le bruit de la patrouille et de ses robots, les cris et les hurlements des Faucheurs, et les sirènes continuelles. Elle sentit le vent hurler dans les rues vide, à travers les branches mourantes des quelques arbres encore debouts. Les sons qui les entouraient masquaient leurs halètements et leurs gémissements, et elle jouissait de sentir ses mains froides et fortes sur tout son corps, ses baisers désespérés, juste la proximité d'un autre humain. Certains moments étaient d'une clarté aveuglante et impitoyable, d'autres, disait-elle, s'éloignaient comme le sable des plages longtemps désertes. Elle s’était sentie vulnérable, effrayée. Elle s’était sentie mal, sale, voire maudite. Mais par-dessus tout, elle s’était sentie vivante.

Jenny est restée silencieuse pendant un moment, en se souvenant de cette seule nuit où elle a échappé à la quarantaine. "C'était une vraie nuit", dit-elle finalement, souriant de sa propre bravoure. Une nuit qu'elle n'oubliera jamais.

La soirée s’acheva. Jenny m'avait raconté son histoire. Aucun de nous ne pouvait plus boire une goutte de whisky. Elle a souri, nous nous sommes serrés la main, elle m’embrassa sur la joue avant de nous séparer.

Jenny vivait sa vie en un instantané.


Photo Cottonbro

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