Coupable d’avoir dansé par Katia Elkaim



- Veuillez décliner votre identité et votre adresse.

- Adelaïde Berthier, j’habite dans la zone C, rue Mauborget 21.

- Je vous remercie. Vous êtes entendue ici comme partie appelée à donner des renseignements. Veuillez nous dire l’objet de votre dénonciation.

- Tout d’abord, je tiens à préciser qu’il n’est pas dans mes habitudes de me mêler, mais là, trop c’est trop ! Ma voisine, Caroline Bisset est atteinte par le virus ai-je appris, ce qui ne m’étonne guère car tous les mardis soirs, je la vois par la fenêtre… Elle danse Monsieur le Juge !

- Elle danse ? Hemm !

Caroline, dans son cube de verre, esquisse un demi-sourire ; dans son for intérieur, elle confirme. Oui, elle danse, tous les mardis, avec Geronimo. C’est son nom de code. Elle danse la salsa, le tango et enlace quand elle le peut cet ours en peluche qui trône sur son lit depuis l’enfance.

Cette vie, elle n’en veut plus, elle n’en peut plus alors elle danse devant son écran, même si c’est interdit.

- Accusée Bisset, levez-vous : Est-ce que vous dansez tous les mardis ?

- Monsieur le Juge, je dois bien admettre que tel est le cas.

- Vous savez pourtant que la danse est interdite depuis le 1er mars 2024…

- Tout le monde le sait, Monsieur le Juge, mais je ne porte atteinte à personne, je danse seule.

- Telle n’est pas la question : la danse est interdite, seule ou pas.

Caroline se tait. Elle a milité pour plus de sécurité sanitaire et fustigé les tenants de théories du complot fumeuses. Elle a montré l’exemple et applaudi les soignants. Mais voilà, il y a l’avant et l’après Michael. Il n’avait que 17 ans.

- Êtes-vous atteinte par le virus, accusée Bisset ?

- Oui, Monsieur le Juge mais je me porte très bien comme vous pouvez le constater.

- Ne soyez pas impertinente. La question n’est pas là non plus. Certains de ceux que vous avez contaminés ne seront pas aussi chanceux. Où l’avez-vous contracté ?

Caroline hausse les épaules. Elle ne va pas leur dire que tous les soirs, elle quitte sa tablette et sort de chez elle pour apporter à manger aux résidents clandestins des tunnels.

- Accusée Bisset, je lis en plus dans le dossier que vous avez perdu un frère du virus ?

Caroline se fige. Non, elle n’a pas perdu un frère du virus. Elle a perdu un frère à cause du virus. Elle repense à l’époque où l’on traçait les contacts de ceux qui en étaient atteints. Il y avait des inspecteurs sanitaires. Des gens qui vous voulaient du bien. Elle en faisait partie.

Elle, l’ancienne institutrice, faisait de l’éducation. Puis, les logiciels ont fait leur apparition et l’inspectrice a perdu le mot sanitaire, puis le mot inspectrice a été enrobé d’un corps de police.

- Accusée Bisset, vous avez fait partie du corps de la Viropolice, vous devriez être consciente de vos infractions. Pourquoi en êtes-vous partie ?

- Mes raisons m’appartiennent. Elle ne leur dira pas que lorsque les gouvernements unanimes ont décidé d’éradiquer des agglomérations les animaux potentiellement porteurs, elle ne pouvait se résoudre à retirer les chats et les chiens des foyers qui les accueillaient. Et puis, tout s’est emballé. Les jeunes sont devenus une menace. Confinés ! Les vieux sont devenus des victimes à protéger. Confinés ! Les rassemblements festifs, une menace, donc interdits. La danse, une activité dispersante de gouttelettes. Interdite, purement et simplement.

Et puis, il y a eu Michael. Un soir, il a craqué. Il voulait seulement aller voir sa copine. Était-ce à cause du pollen ? D’un bête refroidissement ou simplement d’une poussière ? Nul ne le saura jamais. Au petit matin, son corps a été retrouvé, roué de coups, fautif d’avoir éternué.

- Accusée Bisset, que plaidez-vous ?

- Je plaide coupable Monsieur le Juge, coupable.

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