Cybermonnaies, quand la matière devient substance par Sylvaine Perret-Gentil


Remonté du puit, au fond duquel l’être humain se débarrasse des concepts un peu mystérieux recalés à l’épreuve scientifique, l’éther, le 5e élément, a réapparu après un siècle d’absence.


Dans la mythologie grecque, Ether est une divinité primordiale. Selon les traditions, il serait le fils du Chaos. Les Ténèbres et la Nuit seraient ses frère et sœur et le Jour son épouse, avec laquelle il aurait engendré la Terre, le Ciel et la Mer.


Ether personnifie le ciel dans ses parties supérieures. Il est l’air, plus pur et plus chaud, que respirent les Dieux. Les anciens le considéraient comme un Esprit pouvant animer le monde entier. Parmi ceux-ci, Pythagore pensait que Ether était l’âme du monde, dont étaient issues toutes les âmes particulières.


Ether vient d’un terme du grec ancien qui signifie brûler. Il était aussi défini comme une substance très subtile, au-dessus de la sphère de l’air, qui pouvait s’allumer par le frottement des sphères supérieures et constituer ainsi la matière du feu.


D’aucuns prétendent que ce serait la grande réticence des Grecs face à l’idée du vide, qui les aurait incités à créer le concept d’éther pour désigner ce milieu plus subtil que l’air, qui remplit tout l’espace. L’explication est sans doute simpliste. En effet, de grandes civilisations avant les Grecs se référaient déjà à cet « air » le plus pur et dilaté des régions supérieures de l’atmosphère ou à un « espace », qui soit constitué de matière transparente et non détectable. Les Grecs n’ont donc pas été seuls à pressentir la présence de ce « quelque chose » qui habite le « vide ».


L’Hindouisme reconnaît cinq éléments, la Terre, le Feu, l’Eau, l’Air et l’Ether ou Espace, nommé Akasha en sanscrit. Le Japon aussi avec la Terre, l’Eau, le Feu, le Vent et l’Espace. Le Bouddhisme en reconnaît six avec la Terre, l’Eau, le Feu, le Vent, l’Espace et l’Esprit.


En physique pré-relativiste, soit avant Einstein, on considérait les éthers comme des substances subtiles distinctes de la matière, permettant de fournir ou transmettre des effets entre les corps. Parmi ces effets, on peut citer la trajectoire des planètes pour Descartes, la transmission de la force gravitationnelle pour Newton, le transport de la lumière pour Descartes, Hooke et Newton, ou encore le transport de la force électrique, magnétique et du courant électromagnétique.


C’est l’apparition de la relativité restreinte, puis générale qui a relégué l’éther aux oubliettes. Einstein a nié son existence. Il est quelque peu revenu sur ce déni, mais le questionnement sur l’éther a été réduit à des considérations générales au sujet des fluctuations du vide quantique.


Quoi qu’il en soit l’éther, dont les grandes traditions philosophiques ont reconnu la présence, a fini par sortir de notre langage et de nos considérations sur l’univers. Ce qui avait été mis en lumière par les anciens a disparu depuis que la science dirige la pensée humaine.


L’éther n’avait pourtant pas dit son dernier mot !


Il a fait une nouvelle entrée dans le monde, en juillet 2015, sous la forme de l’unité de compte de l’ethereum, la deuxième plus importante monnaie cryptographique après le bitcoin. Le G20 qualifie ces monnaies de « crypto-actifs », soit des actifs virtuels stockés sur un support électronique et permettant à une communauté d’utilisateurs, qui les acceptent comme mode de paiement, de réaliser des transactions sans avoir à recourir à la monnaie légale. C’est la technologie blockchain qui permet d’exécuter ces transactions de manière transparente et sécurisée.


La dénomination bitcoin, première cybermonnaie, dont le code source a été publié en 2009, a encore un pied dans la matérialité. Bit (binary digit) est l’unité d’information binaire, soit l’unité de mesure de base de l’information en informatique. Bit se réfère donc au numérique, cependant que coin est la pièce de monnaie en anglais, donc une référence à la monnaie fiduciaire, celle des origines. En revanche, la dénomination ethereum franchit le seuil psychologique de la suppression matérielle. Ce nom semble clairement signifier qu’il ne s’agit plus d’une monnaie, mais d’une substance d’échange, une énergie d’échange légère.


Cela en dit long sur le parcours de dématérialisation accompli par la monnaie depuis les premières pièces frappées au VIIe siècle avant J.C. en Asie mineure. Le mouvement s’est accéléré en cinquante ans, depuis la généralisation de la monnaie scripturale dans les années 1960. Les monnaies fiduciaires sont créées par les Banques centrales des États, la monnaie scripturale par les banques commerciales, alors que les monnaies numériques, aujourd’hui, sont des monnaies émises de pair à pair et utilisables sur un réseau informatique décentralisé. Autrement dit, elles existent dans un système de banque libre. C’est le marché qui fixe leur prix. La capitalisation du bitcoin est supérieure à 130 milliards d’euros à ce jour. Elle est de 23 milliards d’euros pour l’ethereum. C’est du lourd !


Est-ce la décentralisation, l’indépendance et la liberté que son créateur a voulu consacrer en choisissant le nom d’ethereum ? Qui sait ? L’éther ne se laisse ni saisir, ni enfermer. Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser que cette principale caractéristique, la volatilité, est aussi celle des marchés monétaires, a fortiori quand ils sont libres.


La capitalisation actuelle des cybermonnaies démontre que le transfert de la confiance des utilisateurs vers les systèmes numériques de gestion des monnaies fonctionne à merveille. Le risque de la chute est pourtant aussi exponentiel que le plaisir de l’ascension. Seul l’avenir dira si l’ethereum s’envolera ou se consummera.


Picture David McBee

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