Cyborg will be the New Tattoo? par Ezekiel Takam


L’émergence du déconstructionnisme social dans les années 1960-1970, s’est accompagnée d’un changement progressif du rapport au corps. Dans cette nouvelle considération, l’individu ne subit plus son corps. Il le possède, le manipule et le modifie suivant ses volontés, ses désirs et ses caprices. L’une des illustrations de cette libre possession du corps par le sujet, est la question du tatouage et de son acceptation sociale. Je nous propose d’y poser un bref regard.

Le tatouage : une modification du corps, à la fois ancestrale et contemporaine.

Le tatouage est une pratique qui remonte à plusieurs millénaires avant Jésus-Christ. En 1991 a été découvert dans les montagnes italo-autrichiennes, le corps d’«Ötzi », homme de glace, vieux de 5300 ans. Ce dernier arborait des tatouages thérapeutiques (acupuncture), déclinés en lignes et croix, « sur des zones les plus sujettes aux blessures ou à la douleur, comme les articulations ou le dos ». De même, en 2014, une momie vielle de 3300 ans et entièrement recouverte de tatouages, a été exhumée sur le site Deir el Medina en Egypte. Selon les chercheurs, la trentaine de tatouages présents sur la momie (corps d’une femme) marquent une appartenance au culte de la déesse Hathor.

Avec la traversée des époques, et sous la non-négligeable influence judéo-chrétienne, le tatouage a pris une connotation péjorative. Ainsi, En France, à la fin du XIXème siècle, les peuples d’Océanie présentant des tatouages étaient considérés comme des « sauvages », des sous-hommes qui utilisaient leurs corps pour communiquer puisqu’ils étaient illettrés.Cependant, les progressives banalisations de cette pratique dans les milieux urbains hippies, ont ouvert la voie, dès 1980, à un véritable engouement des jeunes (milléniales et génération Z).    


Une étude menée par Ifop en Août 2018, révèle que 18% des français ont, ou ont déjà eu, un tatouage, ceci contre 10% en 2010. Soit une augmentation de 8 points. Un élément intéressant dans cette étude est l’âge représentatif. Les 25 à 34 ans représentent 29% de la population tatouée, et les plus de 65 ans représentent 1% de la population tatouée. Une autre étude d’Ifop publiée en 2016, révèle que 80% des français de 25 à 34 ans considèrent le tatouage comme une forme d’Art, ceci contre 30% des plus de 65ans. Dans cette même veine de revendication du tatouage comme Art,  il  existe en France, depuis 2003, un syndicat national des artistes tatoueurs regroupant 1500 membres dont 1000 tatoueurs engagés dans la « reconnaissance de leur Art ».

On observe à travers ces chiffres une évolution générationnelle de la pratique et de l’acceptation sociale du tatouage. Evolution et enthousiasme, qui témoignent le désir qu’à l’humain moderne, de posséder et de façonner son corps suivant ses aspirations. Et les cultures de chirurgie esthétique, de bodybuilding, de Fitness confortent ce projet.  

Cyborgisation : Nouvelle modification cybernétique du corps.

De nos jours, avec la double révolution Biotech et Infotech, la nouvelle pratique montante de modification du corps est la cyborgisation. Elle se définit comme le fait de devenir cyborg ; d’associer à un corps biologique, des outils technologiques tels que les implants magnétiques, ou des membres robotiques. Selon Patrick Kramer, Pdg de Digiwell(start-up spécialisée dans le Biohacking), il existerait près de 100 000 cyborgs dans le monde, et la valeur de ce marché pourrait s’élever à 2,3 milliards d’euros d’ici 2025.  

L’un des principaux représentants de ce cyborgisme est l’activiste Neil Harbisson. Victime d’un daltonisme aigu dès la naissance, il parvient, grâce à un implant cérébral, à « entendre les couleurs » sous formes de fréquence. Dans ce cas de figure, la cyborgisation a une fonction thérapeutique.  

Parallèlement à cette fonction thérapeutique, plusieurs passionnés des technologies s’adonnent à cette pratique cyborgiste pour le simple plaisir Geek: c’est le cas du chercheur Kevin Warwick professeur de cybernétique de l’université Reading d’Angleterre. Reconnu comme le premier cyborg de l’histoire de l’humanité, il s’est fait incorporer des composantes électroniques dans les bras, afin d’interagir avec les ordinateurs.  

Notons que pour le moment, la société est sceptique, voire, indifférente, face à ce phénomène de cyborgisation. Néanmoins, tout comme nous avons assisté, ces 50 dernières années, à une évolution générationnelle de la pratique et de l’acceptation sociale du tatouage, (ainsi que des autres formes de modification du corps à l’instar du Piercings), il y’a de fortes chances que nous assisterons dans les prochaines décennies à une nouvelle évolution générationnelle de l’acceptation sociale de la Cyborgisation, que ce soit à but thérapeutique ou esthétique. La durée de cette évolution et de cette acceptation dépendra de la rapidité avec laquelle les mouvements d’influence culturels, (le showbiz, la pop-culture, instagraming etc..) s’empareront de la question, afin de la populariser et de la banaliser.

Quel enjeu éthique ?

Il y a, à notre sens, intérêt pour la société d’anticiper ce mouvement, et de questionner ses enjeux ; Car, contrairement au tatouage et aux autres formes de modification du corps, la cyborgisation impacte véritablement ce corps et développe ses capabilités. Ce qui pourra dans le futur, engendrer une nouvelle forme d’inégalité: l’inégalité biologique entre les hommes augmentés et les hommes ordinaires. D’où l’urgence de se définir en tant société humaine, les frontières entre une cyborgisation réparatrice et une cyborgistation démiurgique; entre une cyborgisation au service des besoins de santé, et une cyborgisation au service des désirs et des fantasmes de grandeur et d’augmentation des humains.  La définition de ces frontières se fera dans un dialogue entre décideurs politiques, acteurs de l’industrie du BodyHacking, et société civiles.    

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