Enterrement 1ère classe par Sylvaine Perret-Gentil



Depuis cinq jours, Mette ne quitte plus son téléphone. Lorsqu'elle n'est vraiment pas disponible, elle le dévie sur celui de Svend. Au dernier signal de l'organisation Delightfully Exclusive, les époux étaient dans les mille derniers sur la liste. Ils ont donc toutes leurs chances d'être appelés, puisque le nombre de participants à l’évènement est de huit-cents. S'ils manquent l'appel, les places sont réattribuées parmi les deux-cents malchanceux du tirage au sort. Ce dimanche 15 octobre, 18h00, il reste encore vingt-quatre heures pour l’appel. Cela donne aux participants cinq jours pour organiser leur voyage et se présenter à ce rendez-vous, unique entre tous, le samedi 21 octobre, à 18h30.


Plusieurs fois par jour, les deux amies Mette et Youlia s'appellent. Un moyen de libérer leur excitation. Youlia et Borislav sont aussi parmi les mille qui restent sur la liste. Les deux couples ont une société qui fabrique et commercialise, dans le monde entier, des casques de réalité virtuelle et des jeux vidéo. S’ils ont la chance d’être sélectionnés, ils pourront faire le voyage ensemble. Leur jet partira de Saint-Pétersbourg, avec un stop à Copenhague, d’où ils voleront jusqu'à Madrid. Là, une limousine autonome les prendra en charge jusqu'au site d’Almadén au centre de l’Espagne, autrefois la plus grande mine de Mercure au monde.


Pendant ce temps-là, à Milan, Munich et Londres, les trois villes choisies pour cette fois, Paolo, Anja et Robin préparent leurs bagages. Paolo et Robin étaient un peu fébriles lorsqu'ils ont sorti de l'armoire leur queue de pie, chemise blanche et nœud papillon, ainsi que leurs chaussures vernies. Paolo ne rentrait plus dans son pantalon, qu'il a fait retoucher par la concierge de l'immeuble. Anja était émue d’extraire de sa cave sa longue jupe de velours noire et ses escarpins. Pour l'occasion, elle a acheté une nouvelle blouse blanche, manches trois-quarts, un peu satinée. Tous trois vont se rencontrer jeudi 19 octobre, à 12h00, avec soixante-dix-sept autres venant des trois mêmes villes, à la sortie de l'aéroport Barajas-Adolfo Suàrez à Madrid pour prendre une navette autonome qui les conduira au site d’Almadén.


L'évènement est privé. Il n'a lieu que tous les cinq ans ! Derrière celui-ci, les propriétaires d’une banque privée autrichienne, d’un fonds de placement luxembourgeois, d’une clinique privée suisse, d’un média numérique anglais, d’un géant de la robotique allemand, d’un fabriquant de voitures autonomes italien, d’une entreprise pharmaceutique française et d’une marque de prêt à porter espagnole. Il faut dire que l’événement rapporte gros, car il est très rare et très prisé !


La période d’inscription est ouverte le 1er janvier et dure dix jours. Elle s’ouvre par une alerte dénommée Up For Almadén que quelques centaines de milliers de personnes dans le monde, sélectionnées en fonction de leurs activités et consommation en ligne, reçoivent sur leur smart phone. Il suffit de répondre par le code I Am That One pour que l’inscription soit enregistrée. C’est ensuite un programme informatique qui gère la sélection. Plusieurs milliers de numéros sont appelés chaque semaine. Sans réponse, l’inscription est annulée. Après quarante semaines, il reste mille candidats, parmi lesquels huit-cents sont tirés au sort . Dès l’appel téléphonique final, un paiement de dix bitcoins par personne doit être effectué dans l’heure sur le compte de l’organisation.


Samedi 21 octobre, 18h30, Mette, Svend, Youlia et Borislav, en tenue de grand soir, robes longues haute-couture en matériaux recyclés pour les dames, smokings colorés très nouvelle tendance pour les messieurs, parures de diamants au cou et montres de luxe au poignet, arrivent à l’entrée de l’ancienne mine d’Almadén. Quel frisson ! Quelle atmosphère ! Lorsqu’ils franchissent le portail, un robot-serveur leur tend un plateau. Chacun se saisit d’une flûte de champagne, au fond de laquelle trempe une petite clef de sol en or. L’excitation est à son comble. Dans moins d’une heure trente, l’évènement commencera. Il sera suivi d’un cocktail dînatoire somptueux dans les anciennes galeries aménagées de la mine. Les participants rejoindront les différentes galeries en chariots connectés. Les sols ont été recouvert d’une moquette argentée épaisse, au milieu de laquelle les rails peints en rouge apparaissent. Les éclairages ont été soignés. Des images d’œuvres d’art anciennes et contemporaines sont projetées contre les murs. Le DJ en vogue a été engagé pour l’ambiance sonore. Tout le service du cocktail dînatoire sera robotisé. Le champagne coule dans les flûtes. Les participants affichent une forme de suffisance, quoique discrète, et arborent un air de satisfaction entendue quant à leur qualité de very, very Happy Few.


Quelques allocutions d’accueil et de circonstance viennent ponctuer le temps d’attente. Dans une galerie aménagée pour eux, Paolo, Anja et Robin sont prêts et reçoivent le signal de monter dans les chariots connectés pour rejoindre l’amphithéâtre dressé à l’extérieur, avec les anciennes structures customisées de la mine en arrière-fond. Ils sont quatre-vingts à monter dans les chariots. Puis, chacun prend sa place assignée, en silence, et empoigne l’instrument précieux qui a voyagé jusqu’ici en camion-remorque sécurisé. Une exclamation de ravissement se lève sous l’hologramme en forme de soucoupe volante posée sur l’amphithéâtre. Celle-ci vient de s’illuminer. Elle s’envole doucement et un éclairage savamment mis au point vient dévoiler, section par section, l’orchestre symphonique au grand complet constitué pour l’occasion.


Voir les musiciens en chair et en os, voir briller les chaussures, voir luire les instruments, entendre ceux-ci s’accorder, sentir cette tension dans le silence qui précède de quelques secondes l’entrée du maestro ! Le public retient son souffle. Quel grand moment, dont la rareté amplifie la résonnance ! Et quelle extraordinaire innovation de voir un robot prendre place au pupitre, baguette à la main, et donner le signal. Décidément, l’événement vaut son prix ! Les premières notes de la pièce symphonique Ein Heldenleben de Richard Strauss emplissent l’espace. Quel choix subtil que ce clin d’œil à tous ces magnifiques héros de l’économie mondiale, présents ce soir pour s’unir aux cordes, bois, cuivres et percussions et s’offrir un voyage musical dans une dimension sonore et vibratoire que jamais aucun enregistrement ne pourra reproduire.

Quarante ans plus tôt, une épidémie a bouleversé toutes les sociétés. Les rassemblements ont été interdits. Les musées et les lieux exposition ont été fermés au public. Les théâtres, opéras, salles de concert et festivals se sont tus. Les cinémas ont bouclé et les tournages ont attendu. Cela devait être temporaire, mais le temporaire s’est installé dans la durée. Pendant de nombreux mois, les gens ont consommé de la culture sur internet. Le temps passant, les offres de visites virtuelles en 3D de monuments historiques et musées ont été élargies. Les théâtres et opéras ont mis leurs enregistrements et vidéos en ligne. Tous les sites de visionnage en streaming ont explosé. L’épidémie persistant, les autorités ont posé de telles contraintes pour la reprise des activités, avec les distances physiques surtout, mais aussi les désinfections, autant sur scène que dans le public, qu’elles ont rendu le travail pratiquement impossible.


Beaucoup de lieux de culture ont fait faillite ou n’ont pas rouvert faute de financement pour une nouvelle saison. Certains étaient soutenus par des fonds publics. On a fini par se dire, du côté des autorités, que la culture se consommait fort bien numériquement, qu’il y avait assez d'autres domaines d’activités économiques et de loisirs dont il fallait s’occuper, sans s'embarrasser encore de celui-ci, qui ne rapportait pas gros. Ce fut la fin de l’accès direct à la culture. Ce fut la fin de la culture subventionnée et ouverte à tous. Les musées et lieux d'exposition sont restés fermés. Voir une œuvre originale et ressentir les formes et les couleurs est devenu l’apanage de quelques-uns qui achètent les tableaux et sculptures, voire les empruntent aux musées, et organisent des expositions privées. Les théâtres et salles de spectacle ne sont plus sortis de leur silence. Seuls quelques « évènements intimes » permettent encore d’entendre le son réel des instruments et des voix. Tant d’artistes, musiciens, metteurs en scène et créateurs ont perdu leurs opportunités et lieux d’expression. Tant de métiers du spectacle, costumiers, éclairagistes, chefs de plateau, décorateurs, maquilleurs et tant d’autres, ont disparu. Le rideau est tombé.


Photo Kazuo Ota

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