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Entre chapeaux par Robert Yessouroun




À ma mère qui fut chapelière


Suspendu au porte-manteau de hêtre rosé devant la petite salle d’attente, un vieux canotier perçut à côté de lui la présence paisible d’un confrère en feutre, un Borsalino scintillant. Moins pour passer le temps que pour satisfaire son appétit de données, le premier noua contact avec le second. Sa voix triste et graveleuse vibra depuis la coiffe en soie sous la paille :

‑ Hello, chapeau !

‑ Hello, old chap. En pause ?

‑ Hélas, oui, une fois de plus. Monma Dieuresse ! Comme c’est navrant… Elle va encore n’en faire qu’à sa tête !

‑ Qui ça, elle ?

‑ Ben, ma pauvre tête. Comment voulez-vous que moi, son IAC, accrochée à cette patère, je lui fasse entendre raison ?

‑ Son IAC ?

‑ Son IA complémentaire.

‑ Ah ! Moi je ne suis qu’une IA supplétive. Quand ma tête est en tête à tête, elle retire son couvre-chef par politesse et pour éviter que je ne gâche l’écoute et la conversation.

‑ Et cette mise à l’écart ne vous dérange pas ? En tant que IA, êtes-vous satisfaite de votre tête ?

‑ Oh, elle me roussit parfois un peu. C’est une tête brûlée, souvent dans les étoiles. Et vous, old chap, content de la vôtre ?

‑ Elle aurait toute sa tête, si des tocs ne la lui faisaient pas tourner de temps en temps.

‑ Des tocs ?

‑ Oui, ma tête ne verse que trop dans la superstition.

‑ Tiens ?

‑ Par exemple, si elle voit le jour du matin sans cligner trois fois des yeux, elle est persuadée qu’un malheur va s’abattre sur elle dans les prochaines heures.

‑ La pauvre ! Quelle est votre parade à son réveil ?

‑ Inutile de la raisonner. J’ai enregistré un message qui le lui rappelle systématiquement, quand elle sort de son sommeil.

‑ Un message qui lui rappelle quoi ?

‑ Ben, qu’elle doit papillonner des paupières !

‑ Incroyable ! Ne devez-vous pas comme moi veiller sur la santé de votre tête ?

‑ Mission impossible, tous les humains sont fous à un moment ou à un autre. L’important, c’est que ma tête ne soit pas perdue durant son action dans la société.

‑ Quel est son travail ?

‑ Elle contrôle le système d’aiguillage automatique des avions.

‑ Mais… les systèmes automatiques ne commettent jamais d’erreurs.

‑ Sans compter les bogues, le risque majeur, ce sont les hackers. Alors, au boulot, mon gardien du ciel tremble sur le qui-vive. Au fond, c’est normal que ma tête demande un exutoire.

‑ D’où les tocs, hein ? Je comprends. Ma tête à moi regarde chaque soir sous son lit, avant de s’endormir.

‑ Et vous n’intervenez pas ?