Guns N’ noses par Nigel Roth


Si, par une belle journée de 1880, vous vous étiez assis dans l'Old Tower Inn pour boire une pinte de Bass et feuilleter le Hampshire Advertiser, vous auriez probablement lu les exploits de l'armée britannique lors de la première guerre des Boers, ou peut-être pris connaissance du mouvement des navires de guerre de la marine de sa majesté, comme par exemple le Vulture de 664 tonnes, un bateau à double hélice commandé par l'illustre J E Pringle, actuellement à l'ancre à Muscat, à Oman.

Là, votre quiétude aurait pu être troublée par la conversation houleuse des débardeurs de Southampton, ou par les discussions passionnées à propos de la nouvelle équipe de football locale, le Deanery FC, mais plus encore, par ces étranges explosions sous vos pieds, qui auraient secoué la table et renversé votre bière.

Ces explosions, ces grondements et ces secousses étaient l'œuvre de William Cantelo, occupé à inventer la mitrailleuse dans un tunnel sous l'auberge.

Imaginez que, deux ans plus tard, en 1882, vous soyez assis à 1600 km de là, au Café Katzmayr, pour siroter un verre de Mohrenbräu en parcourant le Neue Wiener Tagblatt, vous auriez pu y lire des articles sur l'occupation de la Bosnie-Herzégovine, ou savoir si la stabilité que le comte Gyula Andrássy avait obtenue en s'alliant à l'Allemagne tenait toujours, ou encore comment Willhelm Steinitz et Szymon Winawer se sont partagé la première place du deuxième tournoi international d'échecs de Vienne.

Il est tout aussi probable que votre tranquillité ait aussi été troublée, peut-être par une discussion animée entre les habitués sur la raison de la démolition de l'ancien café ou la question de savoir si et quand une équipe de football autrichienne verrait le jour mais le plus probablement par la voix de stentor d'un inventeur, Hiram Maxim, régalant un compatriote américain des progrès étonnants accomplis dans sa Londres d’adoption, sur sa nouvelle création : la mitrailleuse.

Cantelo, lui, travaillait sur l’arme depuis longtemps déjà, passant son temps à l’affiner en la testant. Comme il était propriétaire de l'auberge, il avait pu transformer le sous-sol du bâtiment en atelier. Il y bricolait jour et nuit pour perfectionner son artillerie. Il avait quarante et un ans et s'apprêtait à montrer au monde ce qu'il avait accompli.

Maxim avait occupé sa vie exactement de la même manière. Il était arrivé des États-Unis pour travailler en Angleterre un an plus tôt, et s'était consacré au perfectionnement de sa propre mitrailleuse. Il avait le même âge que Cantelo, quarante-deux ans, et était également désireux de montrer au monde ce qu'il avait accompli dans ce domaine.

C’est peut-être en pensant à sa femme et ses enfants que Cantelo, qui travaillait sous terre dans son atelier, a élaboré un plan secret.

Et ce plan s'est peut-être réalisé en 1880.

De son côté il est possible que Maxim, n’ait aussi eu en tête que sa femme, qui se trouvait être anglaise, et leurs trois enfants, mais il est aussi possible qu'il ait pensé à Helen Leighton, épousée en 1878, ou à Sarah Haynes avec qui il avait convolé, mais en 1881. Il voyageait beaucoup en Europe et il n’est pas improbable que ses pensées domestiques aient plutôt concerné un moyen de se soulager du fardeau de trois épouses.

Son propre plan s'est aussi peut-être réalisé en 1882.

Un beau matin de 1880, Cantelo termina son travail dans le sous-sol, monta à l'étage pour vérifier que le personnel du bar avait tout ce dont il avait besoin pour l'après-midi et se prépara à partir en voyage d'affaires. Il assembla ses plans et documents, prêt à présenter ses mitrailleuses à des acheteurs potentiels. Il cira ses chaussures, héla une voiture et fit un baiser d'adieu à sa femme.

Cantelo ne fut jamais revu.

Deux ans plus tard, en 1882, si vous aviez examiné de plus près Maxim dans ce café de Vienne, vous auriez compris qu'il s'agissait de Cantelo : même barbe, mêmes yeux en amande, surmontés de sourcils en pente, mêmes cheveux bouclés et grisonnants portés en arrière. Leurs nez aussi se ressemblaient ; proéminents et forts, en forme de V et plus larges à l'extrémité.

Les fils de Cantelo ont cru toute leur vie que Cantelo était devenu Maxim. Leur père, disaient-ils, avait toujours un livre de maximes dans sa poche et appelait souvent son invention "le pistolet à maximes".

Si Maxim a véritablement mené deux vies de chaque côté de l'Atlantique, il semble avoir opté pour la version anglaise de celle-ci.

Il reste un doute toutefois à ce sujet. Avouez cependant que s'il s'agissait de deux personnes différentes, l'existence de deux inventeurs presque identiques, œuvrant en même temps de part et d'autre du monde, est troublante. Que l'un ait disparu en 1880, et que l'autre apparaisse en 1882, ne fait qu'approfondir le mystère.

Que Cantelo soit devenu Maxim ou pas, nous savons que le canon Maxim est devenu la fierté des forces coloniales britanniques, contribuant à créer un empire qui a changé la vie de millions de personnes, causant un désespoir indicible partout où il est passé.

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