Hook, Line, and Sinker (version française)



Ce matin à 7h32, quelqu’un a frappé à ma porte. C’était tôt et inattendu, et j'ai marmonné quelques malédictions bien senties.


Il s’agissait de DPD que j’ai pu soulager du paquet qu’ils m’apportaient, sans signer quoi que ce soit puisque nous avons enfin réalisé que c’était une perte de temps et, le livreur s’en est allé allègrement.


Imaginez alors la contrariété de Mme Tottenham qui, à 5 heures du matin, il y a deux cent onze ans, a ouvert la porte à un ramoneur à qui elle n'avait rien demandé. Après l'avoir renvoyé, elle et sa domestique ont eu la surprise de recevoir onze autres ramoneurs, tous désireux de nettoyer ses cheminées.


Bien que ces événements aient laissé Mme Tottenham et son personnel perplexes, ils furent la source d’une immense satisfaction pour l'homme qui se cachait de l'autre côté de la rue et regardait à travers les volets de la maison située juste en face du 54, Berners Street, dans le West End de Londres, parce qu’il avait gagné son pari.


Cet homme était Theodore Edward Hook à la vie bien remplie.


Né l'année même où la tête de l'Écossais William "Deacon" Brodie fut mise à prix, avec une énorme récompense de trente mille livres de 1788 à la clé, Hook, était connu pour être un "homme de lettres", un écrivain dramatique, un compositeur et pour sa correspondance.


Il passa sa jeunesse à étudier à Harrow, puis à Oxford, et fut considéré comme un génie après avoir composé un opéra-comique entier, The Soldier's Return, à l'âge de seize ans.


Son penchant pour l'improvisation et la comédie n’a semble-t-il pas diminué avec les années, puisqu'on le retrouve accroupi derrière les volets de la rue Berners, à observer chez la voisine.


À peine les domestiques eurent-ils fini de se débarrasser des ramoneurs, qu’un cortège de véhicules de livraison apporta de grandes quantités de charbon, demandant à pouvoir décharger leurs sacs chez la malheureuse Mme Tottenham. Ils furent également renvoyés à l’expéditeur, pour être remplacés par une douzaine de pianos et leurs fabricants, dans l'espoir peut-être d’amadouer la famille, et, les suivant de près, "six hommes costauds portant un orgue".


Hook, toujours accroupi de l’autre côté de la route, avait en son temps enchanté le prince régent, George Augustus Frederick, George IV, qui, charmé par l’habileté musicale de Hook, lui avait confié la fonction de comptable général et de trésorier mais, à l'île Maurice, avec un salaire annuel à la clé d'environ deux cent mille livres sterling en équivalent de 1800.


Hook occupa ce poste pendant quatre ans, au cours desquels il fut le centre d'attention du monde de la danse, du chant et des mondanités en général. Son règne de frivolité prit brusquement fin lorsque disparut la somme d’environ un million de livres sterling et qu'il en fut tenu responsable.


Toujours dans la rue Berners, c’était au tour des confiseurs d’arriver, avec des gâteaux et des délices pour une Mme Tottenham, cette fois totalement désorientée. Avant les gâteaux, les poissonniers avaient amené du poisson frais sur des lits de glace, les bouchers de la viande accrochée à des esses et exhibée pour que le cuisinier de la maison puisse choisir, et les meilleurs épiciers de la ville des fruits et légumes luxuriants, biologiques et non cirés.


Après avoir été ramené de force en Angleterre pour répondre des sommes manquantes, il fut apparemment libéré contre la promesse qu’il allait rembourser du mieux qu'il le pourrait. Hook se retira et écrivit des articles de magazine pour subvenir à ses besoins. En 1820, il lança sa propre publication, le John Bull, qui vantait les vertus du toryisme en gardant un esprit critique, publication à grand tirage qui devint assez populaire. Elle générait un revenu solide, mais il en profita plutôt qu’il ne chercha à rembourser sa dette mauricienne ou les autres. Et, inévitablement, Hook se retrouva une fois de plus traîné en justice pour répondre de ses actes, et cette fois-ci enfermé dans une « spongehouse », un confinement temporaire, avant d'être incarcéré indéfiniment dans une prison pour dettes.


Revenons à la rue Berners, car c'est au tour des professions libérales d'apparaître sur les lieux. Des médecins et des avocats se sont succédés pour aider Mme Tottenham dans sa santé et ses droits, et un vicaire se proposa de lui offrir un soutien spirituel et quelques prières. Il fut suivi par un prêtre dont le but, déclara-t-il, était d’administrer les derniers sacrements à un mourant.


Il est d’ailleurs bien possible que Mme Tottenham ait été au bout de sa vie à ce moment-là.


Si vous pensez que Hook, derrière les barreaux, se trouvait dans une situation similaire, vous vous trompez. En fait, il semble avoir été dynamisé par le manque de stimulation et écrivit neuf volumes de récits pendant les quatre années où il fut incarcéré et les intitula Sayings and Doings. Une fois libéré des chaînes, il passa les dernières années de sa vie à écrire une incroyable série de trente-huit autres livres, dont Maxwell en 1830, une biographie de son ami, le révérend E Cannon, Love and Pride en 1833, Gilbert Gurney en 1835, et la suite en 1837, Jack Brag la même année, et Peregrine Bunce cinq ans plus tard.


Évidemment, avant cela, Hook gagna le pari qu'il avait fait avec son ami, Samuel Beazley, selon lequel il pourrait "transformer n'importe quelle maison de Londres en l'adresse la plus populaire de la ville et cela, en une semaine". Sa réussite dépassa ses propres attentes.


Après les commerçants et les artisans, les professions libérales et le clergé, c'est le gouverneur de la Banque d'Angleterre qui vint frapper à la porte de Mme Tottenham.


La pauvre Mme Tottenham et son personnel de maison étaient déboussolés, sans savoir que l’œuvre de Hook, qui avait envoyé des milliers d'invitations dans les jours précédents, n'avait pas encore atteint son apogée.


Après le départ du gouverneur, l'archevêque de Canterbury se leva et chercha par tous les moyens à obtenir audience avec la maîtresse de maison, et une tasse de thé.


Mais la journée n'était pas encore terminée.


Car une calèche s'approcha avec nul autre que le Lord Maire de Londres, qui espérait entrer dans l’illustre demeure pour discuter de ses dernières propositions pour la grande capitale.


On peut pardonner à Mme Tottenham de s’être sentie un peu dépassée par tous ces visiteurs, et à Hook de s’être dit satisfait d'avoir gagné ce pari, haut la main. La rue Berners était folle d'activité, et chaque policier du quartier avait été appelé pour maintenir l’ordre et disperser les badaux qui se rassemblaient tandis que tous espéraient faire des affaires avec la grande maison de Tottenham.


À un moment donné, profitant du chaos qui régnait, Hook parvint à échapper à ceux qui cherchaient le responsable de cet étonnant canular, et disparut, avant de revenir, comme nous le savons, vivre une vie pleine et variée, qui comprit la réception de la toute première carte postale, qu'il s'envoya à lui-même en 1840.


Au moment où Hook s'en allait, peut-être déguisé, un dernier invité arriva au 54, de la rue Berners.


En effet, alors que Mme Tottenham s’essuyait le front et que son personnel se tenait confus et hébété par les évènements du jour, on frappa à la porte. Un coup fort et déterminé. Un coup d'une portée considérable. Mme Tottenham, épuisée et fatiguée, ouvrit la porte, prête à renvoyer ce dernier visiteur mais trouva le "grand vieux" Duc d'York sur les marches.


La victoire de Hook était totale.


Mais il ne n’a pas gagné tous ses paris. Il mourut sans le sou et toujours endetté en 1841, et l'État saisit tout ce qu'il possédait qui avait une quelconque valeur matérielle. Ce qu'ils ne purent saisir, c'est le personnage étonnant de Hook ; son génie littéraire, son sens de la musique, son talent pour les bons mots et les blagues. Il fut une grande figure de l'époque et inspira les personnages de Lucian Gay dans Coningsby, et de Mr Wagg dans Vanity Fair.


En fin de compte, Hook fut probablement coulé par son incapacité à poursuivre une de ces carrières ridiculement évidentes, et à s'y tenir malgré son intelligence, son énergie et son sens de l'aventure.


Et sa propre biographie, qu'il n'a jamais vraiment réussi à écrire, aurait peut-être fini par être sa plus grande histoire, et nous serions certainement tombés sous son charme contagieux.


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