4 avril 2030 par Katia Elkaim


Judith s’apprête à écrire son journal pour la dernière fois.

Comme des milliers de jeunes filles à travers le monde, elle a accepté le « Diary challenge » lancé le 4 avril 2020 sur Facebook, en plein confinement.

Le défi ? Écrire une page par jour jusqu’à ce que la vie soit revenue à la normale.

Au début, c’était presque marrant ; elle faisait l’école à la maison, quand maman en avait envie, ce qui n’était pas tous les jours.

Le reste du temps, elle jouait avec sa sœur Caroline et s’occupait de ses cochons d’inde.

Elle avait 10 ans et la maladie n’attaquait pas les enfants.

Le 24 août 2020, sur une page en times 12, on peut lire :

« Les vacances d’été sont finies. Il fait encore très très chaud. Je me réjouis de recommencer l’école, même si la plupart des leçons auront lieu chez moi ou chez ma copine Emilie ou encore chez Bastien mon voisin. Maman dit que ça commence à bien faire.»

Il se dit que pour aller en classe ou au travail, il faudra présenter une attestation Cov-2. En France, ils appellent ça le CBSC et les Américains le Covid Pass.

Les voyages, ce n’est pas pour tout de suite.

Judith ne sait pas si elle est immunisée en ce moment, car cela fait bien trois ans que l’on ne pratique plus ces tests.

Elle se souvient qu’au milieu de l’année 2021 – ou était-ce 2022 ? – tout le monde parlait de cette immunité collective enfin atteinte.

Les bistros se sont remplis.

Des gens se sont rencontrés et aimés et à l’hiver, le coco est revenu.

Le virus maudit. Maudit virus !

Plus personne n’était immunisé malgré le vaccin.

Re-confinement !

La mère de Judith a plongé dans la déprime. Elle aurait tellement voulu revoir son amoureux...

Elle aurait pu faire le voyage avant si elle avait été plus douée sur le plan administratif ; mais il y avait tellement de formalités…prouver que l’on n’a pas de fièvre ; prouver que l’on n’a pas eu de fièvre, ni de symptômes durant les trois semaines qui ont précédé le voyage ; indiquer une adresse précise de résidence, sans droit d’en changer et, surtout, permettre le traçage de ses mouvements grâce au bracelet numérique individuel, le BTN en France, le Life bracelet aux USA.

Et puis, les voyages en avion sont devenus hors de prix.

Malgré tout, le confinement n’a pas fait que des malheureux.

Les écologistes ont pavoisé.

La planète est enfin en voie de guérison.

Au début, les mesures de surveillance étaient provisoires, justifiées par une nécessité de santé publique, comme le port obligatoire du masque dans les lieux communs.

En Europe, le débat sur le voile a resurgi.

La burqa dispense-t-elle de porter le masque sanitaire ? Comment les autorités peuvent-elles vérifier ?

La controverse existe encore dix ans plus tard et les femmes sont toujours opprimées, mais maintenant sous prétexte de contagion.

Judith se souvient de mouvements de jeunes réclamant encore plus d’état, encore plus de règles, encore plus de surveillance au nom de la liberté.

La jeune femme qui va fêter ses vingt ans a vu des films, des pièces de théâtre et croisé des centaines « d’amis » mais en 3D ; elle a écouté des dizaines de concerts diffusés en direct de salles de concerts numérisées.

Les matchs ne se tiennent plus qu’à huis clos devant des milliers, voire des millions de spectateurs, bien calés dans leurs canapés, et dont les images apparaissent maintenant sur les écrans des stades ou des patinoires en une mosaïque géante.

Judith regarde son clavier et la fenêtre sur le monde qu’il pilote.

Grâce aux algorithmes, elle a rencontré David. Ils font le projet de se marier à la fin de l’été. Grâce aux algorithmes et à l’intelligence artificielle, elle a pu obtenir un bachelor universitaire dans de bien meilleures conditions que si elle avait dû se comprimer dans un auditoire surchauffé après un trajet dans la cohue du métro.

Grâce à l’intelligence artificielle, lorsqu’elle rencontrera David, le jour de leur mariage, le purAir20 qui garantit un assainissement de l’air autour d’elle pendant plusieurs heures en lui indiquant comment éviter les sources de contamination, lui permettra de partir en voyage de noces, mais pas dans l’un de ces pays exotiques où la population, sans moyens, vit dans une absence de règles très pré-pandémique.

4 avril 2030.

Judith prend son clavier pour la dernière fois sur ce thème : La nature est belle, les interactions sociales permanentes, les cerveaux stimulés sans répit et l’humain se meurt.


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