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L'ado et le robot par Robert Yessouroun

Mis à jour : avr. 4


"Tout effort est finalement vain, mais tout effort correspond à une nécessité essentielle de l'être." Marguerite Yourcenar (Discours de réception à l'Académie française)


‑ Bienvenue dans mon boxon, Rutex ! cria une voix rauque en mue. J’espère que tu ne vas pas me pomper l’air avec ta bienveillance, ajouta le jeune garçon.

‑ Jamais de la vie, j’en serais bien incapable, monsieur ! protesta l’androïde en service.

À peine arrivé, l’automate dut patienter derrière la porte de la chambre, non sans y relever l’idéogramme de la radioactivité, au-dessus de la mention « Zone interdite ».

Long silence. Le robot fit mine de tousser. Il se retourna pour analyser l’état chaotique du salon. Sur la table basse, trois plateaux jonchés de résidus de victuailles voisinaient une paire de baskets boueuses. Sur chaque meuble traînait un verre avec du jus de pomme trouble. Sur le tapis grouillaient des miettes parmi les liasses de feuillets gribouillés d’exercices scolaires, les maquettes d’aéronefs et de submersibles. Sans oublier le livre moucheté de graisse, Lord of the Flies, aux pages gondolées (le volume probablement tombé dans le bain).

‑ Allez, entre, Rutex. J’ai deux écrans foutus. Peux-tu me les réparer ?

‑ Je ne suis qu’un modeste Baby-sitter reconverti en gardien d’adolescent, monsieur. Mais je vais essayer.

‑ Pourvu que tu sois plus efficace que ton prédécesseur. Bravo, lui, a dû finir à la casse.

‑ Selon mes infos, Bravo n’était qu’un vieux modèle.

‑ Ni papa, ni maman ne sont très doués dans le choix de mes robots de compagnie.

‑ Où sont tes parents ?

‑ À Oslo, pour recevoir le prix Nobel de la connerie…

Sur la base de cet échange décontracté, l’androïde estima que c’était le bon moment pour s’avancer dans la chambre. À côté du lit défait, encombré de peluches, entre deux hologrammes de jeu-vidéo, souriant, euphorique, le jeune ado en sueur pédalait sur son vélo d’appartement.

‑ Le sport, c’est le pied !

Les murs étaient tapissés d’écrans, sur lesquels s’animaient des concerts « hard », des films osés, des jeux vidéos, des clips de selfies, des levées de fonds en direct pour les arbres d’Amazonie ou pour les poissons de la mer baltique.

Rutex saisit l’un après l’autre les deux panneaux noirs, en panne. Leur décrochage révéla ce tag mural : « Dieu n’est que plaisir ». Après un bref scanner, l’automate conclut :

‑ Il faut des pièces de rechange.

‑ Eh bien, commande-les ! Pirate le compte bancaire de mes parents.

‑ Hélas, je ne suis pas équipé à cet effet, monsieur.

‑ T’es trop nul !

Un temps. Le robot se baissa pour ramasser sur le parquet une assiette brunie de Cheese-cake.

‑ Avez-vous déjà mangé ?

‑ Manger, ça rend obèse. Trop déplaisant…

‑ Le frigo m’annonce du cassoulet toulousain pour ce soir.

‑ Veux un artichaut vinaigrette !

‑ Obtenez-vous toujours ce que vous voulez ?

‑ Mes parents sont si terrifiés quand je suis frustré !

‑ Mais le monde actuel ne vous frustre-t-il pas ?

‑ Ouais, Rutex, c’est vrai, ce foutu monde, il me frustre grave ! Mes grands-parents imaginaient le paradis dans leur futur. Moi, je le vois plutôt dans leur passé que je n’ai pas connu.

‑ C’est fort triste, monsieur. Il vous faut raviver l’espérance que le paradis couronne bel et bien votre avenir.

‑ OK, OK, Rutex, merci pour ton blablabla. Et je fais comment ?

‑ Très simple, monsieur, en fondant votre chantier du paradis. Par exemple, pour commencer, en résorbant tout ce désordre autour de vous.

‑ Quoi ? Ranger, moi ? Tu plaisantes ! C’est contre ma religion.

‑ Votre religion, c’est de croire que cette pagaille exprime le non-sens que vous projetez partout, sur cette Terre. Or, c’est plutôt l’ordre qui est absurde, monsieur, et, heureusement, par sa beauté, il appelle à l’invention d’un sens.

‑ Quoi ? L’ordre est absurde, tu charries ?

‑ Une pyramide, à quoi bon ?

Silence. Hébété, l’ado cessa de pédaler.

‑ Une pyramide, c’est beau, c’est plaisant ! protesta le jeune garçon.

‑ Ben, justement, tout est là. Ranger ne sert à rien, demande un effort vain, mais donne de la beauté à l’absurde, monsieur.

L’ado bondit de son vélo d’appartement, se réjouissant d’empiler les assiettes sales.Photo by John-Mark Smith

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