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L'effet Dumbo par Sylvaine Perret-Gentil



Depuis quinze mois que le monde avance « masqué » et que nous sommes chacune et chacun tantôt danseurs, tantôt chanteurs, tantôt acteurs, tantôt spectateurs, tantôt comploteurs, tantôt râleurs dans cette mascarade, ne serait-il pas temps de parler de l’effet Dumbo ?

Née d’une rigolade, l’idée n’est peut-être pas aussi stupide qu’elle en a l’air.

Jetant ce matin un œil dans le miroir avant de rejoindre le taxi qui venait de klaxonner devant mon portail, j’ai pouffé de rire en voyant mes oreilles souffrir du masque aux « anses » un peu courtes que je venais de plaquer sur mon nez. Il y a bien quelques mois déjà, que je me dis que l’arrivée d’une immunisation collective imposera plusieurs mesures de réhabilitation. Nos pauvres oreilles feront partie du lot.

Regardant mon chauffeur de taxi de dos, j’ai pensé à Dumbo. Peut-être parce que, comme une majorité d’Indiens qui ne peuvent pas acheter un masque N95, mon chauffeur du jour se soumet à l’obligation de porter deux masques, imposée au début de la deuxième vague virale du printemps 2021. Les autorités sanitaires indiennes ont probablement raison, tant il en est du masque ici comme des chaussettes dans les pays froids. Au tout début, fin mars 2020, chacun arborait fièrement son masque neuf. Certains étaient un peu trop grands, d’autres un peu trop justes pour le malheur précoce des oreilles de son propriétaire. Mais bon, les masques prenaient quand même leur plus bel air utile. Depuis lors, ils ont pris de l’âge, du mou … et des rides ! Ils tirebouchonnent, baillent de fatigue et recouvrent mieux les mentons que les nez. Ils prennent l’air de partout. Autant dire qu’une saine prophylaxie voudrait que certains renoncent à porter ce bout de tissu.

Quoi qu’il en soit, nous voici tous plus ou moins guettés par l’effet Dumbo, le petit éléphant de Walt Disney, que sa mère, Dame Jumbo, n’a curieusement pas enfanté, mais reçu dans un panier par colis spécial des cigognes. Affublé d’oreilles bien trop grandes, Dumbo devint l’objet des moqueries des pensionnaires du cirque, où il eut le malheur d’atterrir. Madame Jumbo fut injustement punie de l’avoir défendu et l’éléphanteau ne put plus compter que sur l’amitié d’une souris répondant au nom de Timothée. La vie de Dumbo ne changea que lorsqu’il utilisa ses grandes oreilles pour voler, ce qu’il put faire grâce à la plume magique que Timothée lui remit. La plume perdue, Dumbo continua pourtant à voler.

C’est ainsi que le psychiatre Ernesto Spinelli nomma « effet Dumbo » la notion de psychanalyse définie comme l’accomplissement d’une chose, déclarée, a priori, comme infaisable, grâce à l’auto-persuasion et un artefact. Quand bien même ce dernier disparaît, l’action persiste.

Et nous, nous qui fûmes lâchés par quelques cigognes dans un monde si rapidement asservi à un virus inconnu venu du soleil levant, qu’allons-nous faire de nos oreilles, dont le volume ne cesse de s’adapter aux caprices des évolutions du Covid-19, mais quand même moins vite que lui ? Où est notre ami Timothée, mais surtout où se trouve la plume magique, grâce à laquelle nous allons nous persuader de faire quelque chose d’inédit, qui nous aidera dans ce monde, dont les codes se transforment au gré des obligations de guerre anti-Covid-19, auxquelles nous nous adaptons tant bien que mal ?

Sur le plan collectif, le Covid-19 nous met dans une situation qui engendre des réactions peu différentes de celles que l’on a définies pour le deuil. Le deuil est le chemin de la reconstruction émotionnelle après la perte d’un être cher. Les étapes du deuil sont le choc et le déni, puis la colère, le marchandage, la dépression et, enfin, l’acceptation.

Dès l’instant où nous avons appris la perte de nos codes de vie habituels, le cheminement intérieur pour accepter cette perte était enclenché. Comment continuer à vivre autrement ? Nous avons passé le choc et le déni, devrais-je dire une forme de sidération ? Rappelez-vous le printemps 2020. La situation en Italie, en Iran, en Chine. Chaque pays attendait son heure jusqu’à la première série des confinements. Puis la colère a pris le pas sous de multiples formes, contre le masque, contre les confinements, contre les vaccins maintenant. En parallèle, le marchandage aussi fonctionne bien. On appelle « complotistes » les marchandeurs qui nient la réalité du virus et la nécessité de certaines mesures sanitaires, ceux qui crient que tout cela est inventé pour imposer un nouvel ordre politique mondial, dont nous deviendrons les petits soldats de plomb. La dépression, quant à elle, a commencé en 2021, car l’épidémie a une durée bien trop longue pour que les plus fragiles économiquement s’en sortent sans importants dommages collatéraux pour leur outil de travail et leurs revenus. Il semble encore trop tôt pour parler de l’acceptation. Beaucoup attendent un retour à « la situation d’avant » et espèrent retrouver leurs habitudes, ce qui n’arrivera pas. On perçoit quand même une forme de mouvement, certains acceptant la vaccination moins pour eux-mêmes que par solidarité pour les autres, plus âgés et plus jeunes, et pour que les activités repartent, à moins que ce ne soit par dépit ou par crédulité, ce qui ne serait évidemment pas un mouvement d’acceptation d’une situation nouvelle sans retour en arrière possible.

Alors ? Allons-nous trouver notre plume magique et qu’allons-nous faire de nos nouvelles oreilles dans ce monde de haute viralité sanitaire et digitale, dont nous avons créé toutes les conditions de naissance et de vie nécessaires ? Qu’allons-nous créer d’inédit, qui nous permette d’accepter notre nouveau statut d’humain aux prises avec des virus plus intelligents et plus adaptables que nous ? N’est-il pas curieux que notre corps physique soit placé dans une situation identique à celle que nous supportons sur internet ? Pas de vaccin sur la toile, mais des antiviraux que nous payons volontiers pour protéger nos données et nos profils.

Quelle représentation du monde voulons-nous mettre en place pour poursuivre notre route ?


Photo by Pixabay