L’effet Titanic ou les méfaits de la pensée magique par Katia Elkaim



Il est dans la nature humaine de se projeter en grand et c’est plutôt bien lorsqu’il s’agit des pyramides ou de la grande muraille de Chine, encore que les dix millions d’ouvriers tués à sa construction aient dû être d’un tout autre avis. Je pensais ce matin en particulier à ces réalisations majestueuses qui ont fini par tourner mal. Prenons l’exemple du Zeppelin, le Hindenburg, dont on sait la destinée fatale en ce 6 mai 1937 : Une série d’événements imprévus, un « atterrissage » dans la précipitation, des passagers renommés, le couronnement du Roi George VI en perspective et évidemment une foule compacte pour assister au désastre.

Qui dit exploit, dit aussi souvent aveuglement et, la question qui turlupine, est celle de comprendre par quel ressort mental, ceux qui sont aux commandes passent outre les mesures à prendre, évidentes a posteriori pour toute personne à peu près sensée.

La réponse tient en quelques mots : la pensée magique !

Vous connaissez tous ce processus psychologique par lequel on s’octroie le pouvoir de créer, modifier ou éviter des incidents. On pourrait dire que la pensée magique permet d’échapper à l’angoisse du pire par la croyance en notre toute puissance sur le cours des événements. En substance, mieux vaut être dans l’erreur que dans l’incertitude.

La pensée magique a quelque chose de mignon chez la fillette qui se convainc que si elle le veut assez, au matin, elle se réveillera sirène, mais quand le même processus intellectuel intervient chez un capitaine de navire ou un chef d’état, le citoyen a de quoi se faire du souci et les exemples sont multiples.

Prenons le Titanic. Plus intéressante que les causes de ce naufrage est la psychologie de ceux qui auraient pu le prévenir. Il est aujourd’hui de notoriété publique que pas moins de cinq navires avaient signalé au bateau la présence d’icebergs sur sa route et que le capitaine n’en a tenu aucun compte et pourquoi ? Parce que le Titanic en était à sa traversée inaugurale ; parce qu’il était réputé insubmersible ; parce que ses salons regorgeaient de personnalités toutes plus célèbres les unes que les autres ; parce que l’armateur faisait également partie de l’aventure et que tous ces notables n’avaient en tête qu’une seule et unique préoccupation : l’exploit technique et le record de traversée. Rien ni personne ne pouvait ou ne devait entraver cette course à la gloire, pas même mère nature, qui s’est bien vengée pour le coup. Plutôt que d’écouter la prudence, arrêter les moteurs et changer de cap, le Capitaine Edward Smith – qui, entre parenthèses, a payé son erreur de sa vie – a préféré ignorer les avertissements, se convainquant que le désastre ne se produirait pas. Et pourquoi ? Parce que la perspective de devoir endosser la responsabilité d’un échec de la performance au cas où il se serait trompé dans la prévision du danger était insupportable.

Autre exemple : Le crash du vol SR 111 de Swissair le 2 septembre 1998. Il semblerait que le capitaine de bord, pris dans son manuel de consignes, n’ait pas communiqué correctement au sol l’urgence de la situation. Il aurait au surplus opéré un survol supplémentaire au-dessus de l’océan pour larguer du fuel pour respecter parfaitement les directives. Sans dire ici que l’issue aurait été différente, il est intéressant de se demander ce qui conduit un homme à craindre davantage les reproches que de perdre sa vie.

La pensée magique est le petit diable qui fait taire celle, plus raisonnable, qui signale le danger en partant de l’hypothèse que le pire ne se produira pas. C’est le motard qui part sans casque, l’inconscient qui joue à la roulette russe, celui qui traverse les voies de chemin de fer lorsque la barrière est baissée, parce qu’il est en retard pour son travail et craint de se faire virer. La pensée magique c’est l’antithèse du principe de précaution.

Combien de fois n’avons pas entendu au cours de ces derniers mois des commentaires à propos de l’inutilité du port du masque et lorsqu’on se hasarde à faire la remarque sur le fait qu’il s’agit d’une mesure de santé publique, la réponse toute trouvée du penseur magique est : « Il faut bien mourir de quelque chose ! » ; Ben voyons, parle pour toi… mais ce n’est précisément pas pour lui qu’il parle, parce que dans son raisonnement infantile, l’auteur de genre de propos ne pense précisément pas qu’il pourrait être concerné lui, ou l’un de ses proches. Autrement dit, en plus d’être imbécile, la pensée magique est grossièrement égocentrique.

Que dire donc de ces chefs d’États qui, par leurs dénis successifs et répétés de l’urgence sanitaire mettent en danger la vie de leurs citoyens, en pensant très fort, comme des petits garçons qu’ils sont au fond, que la maladie va s’en aller toute seule et que, de toute façon la majorité s’en sort sans dommages ?

Paul aimerait bien se réveiller le matin et que sa mère ne soit pas décédée du COVID, comme Alice rêverait que son mari ne l’ait pas quittée ou encore Arthur qui préférerait que son patron ne l’ait pas licencié. Tous ces inconnus du quotidien savent que l’on n’a pas d’influence sur la vie, et encore moins en ne faisant rien ; et même en faisant quelque chose, personne n’est sûr d’y arriver. Cela s’appelle être un adulte mature et responsable et c’est le moins que l’on puisse attendre de ceux qui ont dans leurs mains notre futur.

Alors, en attendant des jours meilleurs, prenons le parti de ceux qui ont en tête notre bien-être et portons des masques.


Crédit photo Rafael Guajardo

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