La flamme préhistorique par Sylvaine Perret-Gentil


Le vol New-York JFK – Paris CDG vient d’atterrir. Hugo se réjouit de retrouver son fils Adam, qu’il a confié à sa grand-mère durant son absence. Il a été appelé pour confirmer des expertises d’ossements dans la carrière à dinosaures de Cleveland- Lloyd dans le San Rafael Swell, dans l’Utah aux USA. Dans son bagage, il ramène un ptérodactyle en mousse avec un corps bleu et des ailes violettes.

Après les retrouvailles et malgré un excellent café, Hugo lutte contre la fatigue. Il décide de dormir un moment. Il se douche et enfile un vieux pyjama à fleurs aux couleurs criardes. Couché sur le dos, Hugo plonge sans attendre dans un sommeil comateux. Subitement, un animal ailé fend le ciel et l’embarque sur son dos. Hugo s’agrippe au cou de la créature qui reprend de l’altitude. S’agirait-il du ptérodactyle offert à son fils ?

« Où m’emmènes-tu ? » demande Hugo inquiet. « Quelqu’un t’appelle » répond la créature en accélérant le rythme. « Mais je suis en pyjama ! » hurle Hugo. L’animal ailé éclate de rire. Hugo s’accroche. La créature descend finalement en tournoyant au-dessus d’une crique. De l’autre côté de la crique, une vaste forêt. Lorsque sa monture est sur le point d’atterrir, Hugo aperçoit plusieurs huttes. Une fois à terre, l’animal ailé se dirige en dandinant vers l’une d’elles, de laquelle s’échappe une fumée. Un Homo Erectus les attend.

Homo Erectus retient un rire. « En voilà une tenue. Vous n’êtes pas moderne pour tout ! » Hugo n’est pas d’humeur à rire. « Bienvenue dans mon temps, Homo Modernus » reprend-il de manière plus solennelle. Hugo hausse les épaules. Pour qui se prend cet homme à peine sorti de la caverne ? « C’est ici que je vis une partie de l’année » poursuit Homo Erectus, « sur ce site de Terra Amata. Tu le connais ? » Hugo se tait. « Tu n’as pas l’air ravi de me rencontrer » dit Homo Erectus un peu déçu. « Que me voulez-vous au juste ? » réplique sèchement Hugo.

Homo Erectus disparaît dans sa hutte et revient avec deux crânes de chevreuil remplis d’un bouillon fumant. Hugo repousse le breuvage d’un air dégoûté. « En ce moment, certains de tes collègues rencontrent aussi un Homo Erectus comme moi. Nous avons un message. » Le sarcasme s’affiche sur le visage d’Hugo. « Ne me fais pas rire Homo Prognatus. Tu tapes sur le sol avec un os de mammouth pour te faire entendre de tes congénères en Australie ou au Brésil ? » grince-t-il.

« On m’avait averti que vous étiez un peu étroits d’esprit » soupire Homo Erectus. « Qui es-tu, Homo Brutus, pour nous juger ? » explose Hugo. « Que sais-tu de la vie sur terre aujourd’hui ? Sais-tu les découvertes que nous avons faites ? Sais-tu que nous avons été capables de marcher sur la Lune ? Sais-tu que nous avons des technologies extraordinaires ? Sais-tu que nous soignons les maladies ? Qu’avez-vous inventé toi et tes Cro-Magnons, qui vaille toutes ces trouvailles des hommes étroits d’esprit ? »

« Justement … » reprend Homo Erectus, « je suis aussi d’une génération qui a vécu une grande révolution technologique ». Hugo pouffe de rire. « Je connais tout ce dont tu me parles. On la ressent jusqu’ici votre pollution. On l’entend jusqu’ici votre brouhaha. On sait que vous avez de beaux habits … enfin, pas toi aujourd’hui, que vous vivez dans des maisons chauffées ou refroidies, et bien d’autres choses encore … » soupire-t-il. « On sait surtout que vous êtes en train de détruire notre planète. Pourquoi te passionner pour les os de dinosaures, alors que ta terre est en feu ? Ne devrais-tu pas plutôt sauver les espèces encore vivantes ? ». « Voilà maintenant que tu me donnes des leçons » l’interrompt Hugo, « tu ne serais même pas fichu de dater tes propres os ! Quel culot ! Et toi, c’est quoi ta passion, si tu en as une ? » ricane-t-il.

Homo Erectus sirote son bouillon. « Ma passion, c’est la peinture. Avec des amis, nous peignons dans les cavernes. Un désir de laisser une sorte d’héritage artistique de notre époque. Tu connais ces peintures ? » Hugo ne lui fait pas le plaisir d’acquiescer. « Mais, j’ai avant tout une préoccupation, l’avenir de notre espèce. Nous aussi, nous avons nos inventions. La hutte que tu vois. Mes silex, pointus ou tranchants. C’est un progrès gigantesque. Nous savons que nos descendants feront toujours un peu mieux. Nous avons voulu les mettre sur le bon chemin. Mais il y a cette révolution technologique … je crois que nous n’avons pas fait le bon choix » soupire Homo Erectus, saisi d’une profonde tristesse.

« De quoi parles-tu, Homo Cavernus ? » demande Hugo. « Mon cher, sans cette technologie, le monde, dont tu es si fier, n’existerait pas. Il y a eu une lutte entre ceux qui voulaient l’adopter et ceux qui la rejetaient. Moi j’étais pour ! Je percevais qu’elle serait la clef du futur. Mais aujourd’hui, vois-tu, je regrette mon choix, car l’humanité détruit sa terre et ce n’était pas ce que je voulais ». Quelques larmes coulent sur les joues d’Homo Erectus.

« Et alors, c’est quoi cette technologie pithécanthrope révolutionnaire ? » ironise Hugo. « Tu n’as pas deviné ? », lui répond Homo Erectus avec un air désolé, « pourtant, elle a surpassé toutes vos avancées scientifiques et devrait vous rendre un peu plus humbles concernant votre rôle dans l’histoire humaine » … L’image d’Homo Erectus se trouble subitement. Hugo sent qu’on le secoue. Il entend une voix. Il ouvre un œil et aperçoit son fils, assis sur son ventre, qui agite une boîte d’allumettes sous son nez. « Mamy dit que je dois te réveiller, le feu ne part pas dans la cheminée. »


Photo Phil Hearing

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