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Le Bon à tout faire par Robert Yessouroun

Mis à jour : mars 4



Le jour déclinait dans la forêt. Derrière le jeune chevalier, son destrier rétif hennissait à grosses buées. Un genou dans le trèfle, son écu suspendu au flanc droit de son armure, le heaume sous le bras, messire Guinglain venait d’interrompre sa quête.

Oui, impossible de ne pas avoir mis pied à terre à la vue d’une telle beauté : près de la claire fontaine, une colombe sur l’épaule, la fée Blanches-Mains attendait toujours la réponse.

‑ Alors, messire, votre vœu le plus cher ? répéta-t-elle avec un soupçon d’impatience.

Devant elle, le bel éphèbe leva la tête, serra les dents, se cala sur un air déterminé.

‑ Ma foi, je souhaite un page plein de clairvoyance et d’intelligence, un écuyer aussi costaud qu’agile, bon à tout faire, un valet preux et hardi qui m’épargne les basses besognes, et surtout un agréable compagnon de bivouac.

‑ Tout en un ?

Il perçut derrière son dos comme un cliquetis, puis un froissement de feuillage. Son cheval se cabra.

Guinglain fit volte-face, l’épée à la main. Devant lui, une silhouette en armure luisante montrait sa paume en signe de paix, puis ôta son heaume pour saluer. Son visage doux et coriace souriait. Un je-ne-sais-quoi de particulier faisait briller ses prunelles trop limpides.

‑ Robert, pour vous servir, seigneur. Un modeste automate du Monde au juste sens.

Méfiant, le sang encore chaud, Guinglain hésitait à rengainer son arme. Il se retourna vers la fontaine. La fée à la colombe s’était volatilisée. Il tâta les biceps du nouveau venu.

‑ Un vrai dur, hein ? Peux-tu me dresser mon pavillon, ranger mon armure, allumer un feu et me préparer une omelette au lard ?

À l’aube du lendemain, le chevalier éperonnait son destrier récalcitrant, afin de suivre cet inconnu, qui, d’un pas sûr, officiait en éclaireur. Ils approchèrent une rivière rapide. Sur la rive opposée, un géant roux jouait aux échecs avec son ombre.

‑ En avant ! s’emporta l’impétueux sur son cheval qui traînait les sabots.

‑ Prudence, seigneur. C’est un gué périlleux, l’avertit son nouveau serviteur.

‑ Qui vainc sans péril triomphe sans gloire ! entonna le jeune fougueux.

Intrépide, le chevalier franchit au galop (enfin presque) le cours d’eau.

Sans attendre la descente du cheval, le géant défia celui qui venait d’outrepasser sa frontière naturelle. Ils s’affrontèrent par une partie d’échecs. Bondissant d’une pierre à l’autre, Robert les rejoignit, à peine mouillé.

Grâce à la sagacité de l’automate qui lui soufflait tous les coups, messire Guinglain se débarrassa vite de la reine adverse, ainsi que des tours et des fous. Le champion du gué se retrouva échec et mat en moins de douze mouvements. Mauvais perdant, plus que furibond, le gardien de la rivière fonça vers son gourdin de néflier. Débarrassé de son plastron, le domestique freelance coupa la route de l’arrogant qu’il foudroya de son nombril. Hors de combat, sa victime convulsait sur l’échiquier. Une présence invisible applaudissait. Serait-ce la fée ? se demanda Guinglain quelque peu contrarié par la prouesse de son bon à tout faire qui lui faisait de l’ombre. Comme il lui tardait de prouver sa juste valeur !

‑ Trois chevaliers en approche, seigneur, prévint Robert qui captait le moindre bruit à plus d’une lieue.

Aussitôt le chevalier tonna, courroucé, contre son valet :

‑ Alors, cette fois, toi, tu ne lèves pas un petit doigt, sinon je te ligote à ce marronnier !

L’automate du Monde au juste sens obtempéra. D’après ses calculs, son seigneur ne risquait pas grand-chose dans cette nouvelle aventure. Ses adversaires étaient trois ivrognes obligés de venger le géant, leur suzerain.

Malgré son pur-sang mutin, le jeune exalté infligea de farouches escouades à l’ennemi. Ce fut la débâcle du trio à l’haleine vineuse. Tous décampèrent à la queue-leu-leu, nu-pieds, sans demander leur reste, juste encore vêtus de leur cotte de mailles.

Aucun applaudissement pour cette bravoure, constata Guinglain, non sans amertume.

Ils voyagèrent sans relâche plusieurs jours, de forêts en forêts, sous la brume. Parfois, dans un hameau, des manants leur offraient l’hospitalité, même si l’escorte du chevalier les effrayait autant qu’un druide banni. Personne n’osait adresser la parole à ce drôle de valet. Lors d’une veillée aux chandelles, un petit serf demanda au chevalier :

‑ Qui est ce vilain, messire ?

‑ Celui qui va m’aider à délivrer une fille de roi.

Aucun doute, selon le jeune homme, sa réponse inspira un profond respect parmi les gueux qui l’hébergeaient.

Dès le lendemain, pendant des jours et des jours pluvieux, sans halte, le guide vigilant précédait son seigneur sourd à ses conseils : le chevalier ne ménageait pas sa monture (pourtant bien rebelle), trop impatient de se battre pour sa princesse introuvable. Le Diable brouillerait-il la citadelle qui la détenait ?

Un soir, au couchant, le destrier de Guinglain s’écroula d’épuisement. Le jeune messire pesta. En vain. Le cheval trouvait à peine son souffle.

‑ Calmez-vous, seigneur. J’entrevois à l’horizon, sur la colline, un village qui entoure une forteresse. C’est là le but de votre voyage. D’après mes données, votre Dame y languit dans une garde-robe. Allez-y, au pas de course. Je m’occuperai de votre destrier inanimé.

À l’intérieur du village, les chaumières ne semblaient habitées que par des fantômes. Quand, sur le qui-vive, le chevalier l’arme au poing dépassa le pont-levis, personne pour l’accueillir, pas une seule âme, même pas un rat. La cour des tournois, la salle des gardes, les donjons, les chemins de ronde semblaient abandonnés. À moins qu’un sortilège hante ces pierres, se dit Guinglain. Plus téméraire que jamais, il paradait, solitaire, entre les hautes murailles aux mille fenêtres sombres. Tout à coup, un quidam martial en tunique noire jaillit des ténèbres tandis qu’une chorale camouflée huait, conspuait l’intrus.

‑ Qui es-tu, mécréant, pour oser me braver, moi, l’enchanteur qui règne sur ces terres sacrées ?

Pour toute réponse, le visiteur impudent brandit sa dague et son épée. Le maître des sinistres remparts ricana :

‑ Ici, tes lames sont aussi utiles qu’un pinson. Acceptes-tu mon épreuve impitoyable : mieux jongler que moi ?

Il brisa la chaîne d’un premier fléau pour en isoler la sphère de plomb hérissée de pointes, répéta ce geste sept fois, avant de jeter les sept masses au-dessus de son crâne. Satanique, avec un art surnaturel, il les rattrapait l’une après l’autre, pour les relancer systématiquement. En dépit de son audace, Guinglain faillit se pâmer, quand, derrière lui, quelqu’un accourut : c’était son fidèle serviteur qui le fit asseoir sur un cheval de bois.

L’automate le relaya devant l’enchanteur en noir et, d’acrobaties en acrobaties, jongla mieux qu’un prestidigitateur. D’une prompte dextérité, il catapultait régulièrement les sept boules à une altitude si élevée qu’on ne pouvait plus les discerner à leur apogée. À ce spectacle, le tyran du château râla, avant de s’évaporer en une fumée noire pestilentielle. Robert tapota les joues pâles de son seigneur.

Une fois ragaillardi, le jeune chevalier se hasarda jusqu’à une vaste salle capitonnée d’escarboucles éblouissantes. En arrière, le valet veillait. Surgie d’une gigantesque armoire, une espèce de serpent-dragon rampait lourdement vers Guinglain. Son buste visqueux se parait d’écailles dorées. Sa gueule se dressait, avec ses lèvres vermeilles gluantes. Malgré sa stupeur, machinalement, le chevalier saisit son épée. Mais le monstre s’inclina le temps d’un souffle. Le jeune homme se ravisa. Il ne pouvait assaillir une créature qui se courbait en signe d’hommage. Mais si c’était une ruse ? Il dressa derechef son arme quand Robert dissuada l’imprudent :

‑ À quoi bon férir de coups cette chimère, seigneur ? C’est une guivre. Et, à ma connaissance, cette guivre incarne une princesse envoûtée par le Livre du Graal des Dames. Seul un cruel baiser la délivrera de son méchant sort.

Claquant des dents, le vaillant chevalier risqua ses lèvres sur celles du serpent-dragon.

Dès ce contact poisseux, toutes les escarboucles faiblirent jusqu’à l’obscurité totale. Doué d’une excellente vision nocturne, l’automate dut intervenir pour empêcher le maître de choir. Aussitôt que le faux jour fut restauré, dans sa robe rouge, Blonde Esmerée s’étonna de ce que son libérateur fût soutenu par une sorte d’armure mouvante massive. De sa voix suave, elle se renseigna :

‑ Dites-moi, mon damoiseau sauveur, seriez-vous chaperonné par cet auxiliaire ?

‑ Robert, mon valet d’artifice, princesse.

‑ Une bien belle machine, en vérité, admira-t-elle.

Elle s’adressa directement au domestique :

‑ Dites-moi, mon brave, vous m’avez comprise, vous m’avez protégée ; seriez-vous bon à tout faire ?

‑ C’est mon rôle le plus précieux, belle demoiselle.

‑ Comme vous le savez sûrement, mon brave, mon destin m’oblige a épouser celui qui m’a rendu ma nature originelle. (un temps) Eh bien, pourriez-vous faire migrer en votre sein le fruit futur de mes entrailles ?

‑ Via quelques mises à jour, sans doute.

‑ Et, du coup, pourriez-vous porter neuf mois mon enfant ?

‑ Moyennant quelques modifs, sans doute.

‑ Et, pendant plusieurs lustres, pourriez-vous instruire et éduquer ma descendance ?

‑ Grâce à quelques applis supplémentaires, sans doute.

‑ Eh bien, messire, je sens que je vais vous l’emprunter, votre bon à tout faire !

Et la dulcinée promise à Guinglain se retira majestueusement de la salle en prenant par la main Robert, l’automate venu du Monde au juste sens, laissant pantois son jeune chevalier servant qui, du revers de la manche s’essuyait la bouche.


Photo by Pixabay

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