Rechercher

Le dernier essai par Robert Yessouroun

Mis à jour : mars 2



Gros bras croisés, le petit homme chauve en short hochait la tête, agacé devant ce

« maudit bidule à la mode ». Avec son accent du midi, pointant soudain du doigt l’androïde grenouille, le gérant de « l’Hôtel de la plage » ne pouvait s’empêcher de se déchaîner à côté de l’échalas roboticien qu’il venait de convoquer.


- Marre de ce modèle à la con ! Bon, déjà, je ne suis pas trop fan des IA… IA !... Hi-han, faudrait-il plutôt les nommer, ces damnés machins ! Je préfère l’intelligence toute crue, moi ! Ce truc m’a coûté la peau des fesses et ça n’est même pas foutu de remplacer ne fussent que deux employés. Pire, ça n’en fait qu’à sa tête !

Pour la première fois palmé, revêtu d’une combinaison étanche, le robot ne broncha pas. Le technicien prit sa défense :

- Pourtant, monsieur, cet article est ce qu’on fait de mieux sur le marché.

- Merci la Providence, de m’avoir épargné les autres !

- Cet androïde, monsieur, est plus fiable qu’un avion de chasse ! En plus il a subi une révision complète la semaine passée.

- Révision, mon œil ! Bon, trêve de bavardages. Vous le voyez, là, au bord de l’eau. Je lui donne une heure, à ce tas de fils, pour retrouver un collier de perles perdu par une cliente, au fond de la baie. Mal agrafé au cou, il a giclé lors d’un saut du scooter des mers. Je vous jure que cette fois, votre andouille artificielle a intérêt à briller dans sa mission ! C’est son dernier essai !


Docile, l’androïde grenouille plongea depuis la jetée du débarcadère. Son module prospectif s’activait à la puissance maximum pour calculer le point d’impact le plus probable du collier, multipliant statistiques en fonction de la température de l’eau, des courants marins, des oscillations des algues. Les résultats obtenus furent contrariants : la surface sous-marine à investiguer couvrait plus de trois kilomètres carrés. Il lui restait 58 minutes. Il accéléra sa progression. Sa vitesse peu naturelle effraya plusieurs crustacés, un poulpe et un banc de bogues argentés. Le nom de ces poissons freina un instant l’automate.


Quand enfin, il parvint au-dessus du secteur susceptible d’avoir reçu le collier, vu la faible luminosité, il alluma son projecteur frontal avant de décrire des cercles successifs au-dessus d’une première bande de sable. On trouvait de tout sur ces fonds marins. Chaussures, frigidaires, roues de vélo, sacs poubelle éventrés. Il avait beau fouiller, rien qui ressemblât à un collier… L’heure tournait et, toutes les trois minutes, son système de rappel projetait sur le sable l’image du collier de perles. Ce dispositif chargé au dernier moment l’empêchera-t-il de revenir bredouille ?


Tout à coup, le robot s’immobilisa, avant de se recroqueviller. Il venait de repérer à une centaine de mètres une présence dont la masse paraissait non négligeable et qui se rapprochait de ses coordonnées. Il pivota lentement sur lui-même, captant de plus en plus fort des ondes anormales. C’est alors qu’il l’aperçut. Au-dessus de sa tête, à faible contrejour, proche de la surface, une tache très mobile se mit à tournoyer. Quand l’ombre énorme descendit en vrille vers l’automate, le système d’identification de formes tournait à plein régime. On exclut d’emblée le requin, la murène et l’espadon. Son museau proéminent ressemblait à un bec. À plusieurs reprises, la bête imposante le frôla, puis, elle s’adonna à une espèce de danse étrange, mais apparemment inoffensive. Ce ballet n’importuna pas longtemps l’évolution du robot sous l’eau. Rien ne devait retarder sa quête de l’objet disparu. Plus que 48 minutes. Déclenché régulièrement, le collier de perles virtuel illumina quelques instants un plateau de calcaire. Le drôle de poisson fit rebondir sa nageoire caudale contre le thorax de l’androïde grenouille qui en bascula, emporté par plusieurs tours sur lui-même. Puis, l’animal parut s’éloigner, se retourna, comme pour vérifier s’il était suivi. Il revint. À trois reprises, il répéta ce manège. Tenaillé par son objectif, l’androïde se concentrait sur les déchets, les ordures et les encombrants des fonds marins. Sans crier gare, la bête fonça vers la surface.

Un dauphin, conclut le moteur de recherche. Probablement victime de l’Alzheimer. D’où son comportement erratique.


Toujours pas de collier. Plus que 44 minutes.

Sur ce constat problématique, le robot leva la tête : le cétacé redescendait à toute allure. Tandis que le gêneur entamait une ronde autour de lui, il émettait des sons spéciaux, des clics qui alternaient avec des sifflements. Plus de temps à perdre. Sa seule priorité se bornait à la récupération du collier, dont l’image fantôme se façonna, une fois de plus, sous son corps de silicone.


Lorsque l’androïde grenouille souleva une tôle ondulée afin de s’assurer qu’elle ne cachait pas le précieux bijou, il capta une virulente traction sur son pavillon auditif artificiel gauche. Quoi ? Se faisait-il tirer l’oreille ? Cette opération déclenchait le dispositif d’alarme. Sa mission fut aussitôt reléguée en attente. Toutefois, faute de données, son module d’analyse ne pouvait définir le secours qui lui était si brusquement dévolu. Ses algorithmes partaient dans tous les sens. Dans cette incertitude intégrale, relancer sa recherche, oui ou non ?


D’un côté, le SOS flou,