Le lit obsessionnel par Katia Elkaim


Ce matin, armé d’une scie circulaire, j’ai décidé de faire un sort à mon vieux cadre de lit. Le bougre me nargue en effet depuis plus de dix jours du milieu de mon jardin. Ce ne sont ni son pied arrière droit déchaussé, ni son pan gauche vert défraîchi qui vont décourager l’animal ; pensez-vous : il en a vu d’autres !


Tout aurait été différent s’il était né des mains d’un artisan passionné, poncé, poli avec amour, puis peint dans une couleur tendre. Il aurait été destiné à une belle, dans une chambre bien chauffée où, garni d’un matelas de laine, il se serait montré discret en toutes circonstances, mais soutenant néanmoins. Il aurait peut-être même accueilli en son sein les vagissements d’un nouveau-né. S’il était issu des mains de cet artisan, il aurait traversé les siècles, vu des guerres et des paix, et entendu les préoccupations de plusieurs générations. S’il avait été engendré par le génie d’un ébéniste patient, il se serait retrouvé des lustres plus tard, peut-être délicatement reverni, dans une boutique où un jeune homme, autre ardent amoureux des belles choses, aurait reconnu la patte du père, écouté son histoire et lui aurait promis de le chérir comme un joyau sans prix.

Mais rien de tout cela ne s’est passé, parce que ce cadre de lit moisi et désagrégé ne doit son existence qu’à une chaîne de montage, et son assemblage approximatif aux conseils d’un mode d’emploi suédois.


Il a bien accueilli des ébats, mais son matelas était sans vie, comme ses locataires, un jeune couple désabusé. Au moment de leur séparation, le cadre et son cadavre de matelas ont suivi la jeune femme qui l’a relégué dans une chambre d’amis avant de le mettre au rebut où un jeune père désargenté l’a repéré pour sa fille presque adolescente. Un coup de peinture, quatre vis pour le sommier et le tour fut joué.


La vie a continué.


L’histoire aurait pu s’arrêter là, si le monde n’avait pas soudainement changé. Fini les objets à usage unique. La planète se meurt et rien ne se perd, tout se transforme. La lutte contre le littering a sauvé la vie de notre ami.


La loi, pas celle de dieu, mais celle des hommes, a déclaré que l’on ne devait plus rien jeter et tout transformer. Pour garantir le respect de la norme, tous les objets dits « réjuvénables » ont dû être pucés pour être tracés, comme mon petit chien de 5 mois.

Et voilà pourquoi, ce cadre de lit, qu’entre parenthèses j’avais laissé à ma fille devenue adulte, s’est retrouvé il y a dix jours dans mon jardin, sous la pluie et le vent, ses quatre pieds dans la boue. Alors comme personne n’en veut plus, je vais le débiter pour la benne à ordure, à moins que… tiens peut-être que les pans, une fois poncés et repeints feront des étagères très acceptables pour la cabane de jardin ou une maison pour les oiseaux et les pieds ?…les pieds et bien, j’ai toujours rêvé de me mettre à sculpter…


Photo Randy Fath

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