Le livre de la jongle par Nigel Roth


Nuremberg, 1680.

Deuxième ville en taille après Munich, la cité construite au bord de la Pegnitz revendique sa place en Bavière et son style baroque.

Le Conseil municipal, réuni depuis plusieurs heures dans le château impérial, sortit enfin après avoir trouvé un consensus sur l’objet du jour.

"Aufmerksamkeit bitte", dit l'Ausrufer, "nous avons pris une décision !"

Puis, s’adressant aux habitants frigorifiés, il les informa qu'à partir de ce jour, Nuremberg aurait un "maître de balle" qui apprendrait aux gens à jongler.

Franchement, à la place d’un habitant de l'ancienne Nuremberg qui vient d’avaler ses chaussures pour survivre aux rudesses de l’hiver, il se pourrait que j’aie besoin que le crieur public répète l’information une fois de plus, plus lentement, pour être sûr d'avoir bien entendu.

Mais, bizarrement, jongler, pourrait se révéler être une compétence plus utile que ce que l'on peut imaginer de prime abord, pour autant que l’on puisse s’adonner à ce jeu d’adresse les doigts gelés.

Aussi loin que l'on remonte dans le temps, le jonglage a toujours eu un but, une raison d’être et un symbolisme.

Prenez le cimetière égyptien de Beni Hasan, par exemple, on y trouve des peintures vieilles de quatre mille ans montrant des jongleurs en train de lancer des balles et des objets en forme de soleil. Le fait que ces objets aient été enterrés avec le défunt confère un sens particulier à cette activité, celui d'une renaissance potentielle ou du cycle inévitable de la vie et de la mort, ou peut-être tout simplement le témoignage d'une vie bien jonglée.

Les archives d’une dynastie chinoise ancienne montrent également des exemples de jongle, mais avec une signification très différente.

En 603 avant J.-C., alors qu’une guerre faisait rage entre les Chu et les Song, aucun des deux camps ne semblait céder du terrain ou s'affaiblir. Il fallait alors imaginer un plan offensif génial et décisif qui allait entraîner l’autre général à la faute et conduire les troupes à la victoire. En bref, il fallait un tour de jonglage vraiment épatant.

Le guerrier Xiong Yilia, fut désigné. Il arriva au pas de course, ses cheveux noirs au vent. Il tenait un lot de balles dans ses mains. Il en lança neuf en l'air et se mit à jongler superbement. L'armée Song fut si étonnée par l’exploit qu'elle tourna les talons permettant ainsi aux Chu de revendiquer une victoire, certes glorieuse, mais bizarre.

Les tactiques de distraction mises à part, la Grèce antique a également fourni son lot de jongleurs.

On sait par Xénophon que Socrate, le grand philosophe qui n'a jamais réussi à écrire un seul mot à propos de sa sagesse, participa à un dîner au cours duquel une jongleuse réussit à lancer douze cerceaux sans en lâcher un seul. On ne sait pas si Socrate a été impressionné par la performance, mais peut-être que son élève dévoué, Platon, l’accompagnait pour observer et apprendre du grand homme, et c’est peut-être à ce propos qu’il s'est exclamé, lui par écrit, que "l'excellence n'est pas un don mais une habileté qui demande de la pratique.

Les Romains aussi jonglaient et divertissaient les autres comme moyen de subsistance.

On trouve ainsi une description d'Agathinus, qui faisait tournoyer son bouclier entre sa tête et ses pieds et de ses genoux à son postérieur. Il est également fait mention du jeu du trigon, où le jongleur lance des balles de millefiori en verre. À la même époque, le magnifique rabbin Shimon ben Gamliel jonglait avec des torches allumées qui ne s'éteignaient jamais. Et, en raison de leur talent étonnant, les jongleurs étaient vénérés et ne faisaient pas partie du demi-million de personnes que les Romains sacrifiaient dans le Colisée au nom du rire et de la soif de sang.

De fait, jongler semblait être assez relaxant, du moins pour certains.

Le Livre de Saint Alban décrit un groupe de jongleurs par le nom collectif de: "jongleur perpétuel". Ces jongleurs perpétuels se produisaient devant des audiences de qualité, comme Guillaume le Conquérant, dont le ménestrel Taillefer fit un fabuleux numéro de jonglerie avec une épée qui se termina par l’exécution d'un soldat anglais à la bataille de Hastings. Dans la mythologie médiévale irlandaise, écossaise et mannoise, le demi-dieu Cu Chulainn jonglait avec neuf pommes, un bouclier et une épée, tout en méditant entre ses actes héroïques. Un manuscrit de la même époque raconte que le jongleur du roi David faisait virevolter trois balles dans une main et trois couteaux dans l'autre, pendant que David était allongé sur un lit de doux eunuques.

Du culte du soleil au rétablissement de la paix, de la survie à la méditation, nous jonglons depuis longtemps.

Cet art trouva toutefois son apogée à l’ère du cirque moderne, créé en 1768 par le couple anglais Philip Astley et Patty Jones. Le spectacle utilisait des jongleurs pour distraire les spectateurs pendant les pauses et entre les numéros principaux, reléguant le jonglage à un accessoire du spectacle. Dans l’esprit du public, les jongleurs sont, depuis, intimement liés à l’activité du cirque.

Dès cet instant, la jonglerie est devenue pratique courante dans les spectacles de variétés et de music-hall, dans le Vaudeville et à Las Vegas. Les objets étaient de tous ordres: boîtes à cigares, massues en bois, quilles de bowling ou balles en caoutchouc, dès que le caoutchouc a été utilisé.

Depuis les jongleurs ont perfectionné leur art à l’extrême, au point que les jongleurs historiques en pâliraient d’envie.

Tous, sauf peut-être Charles Hoey.

Hoey a été le premier à jongler à quatre massues dans le cadre de son spectacle, dans les années 20. Son habileté était exceptionnelle et il enthousiasmait les foules de tous âges. Il avait cependant une difficuté à surmonter. Vers la fin de son spectacle, alors qu’il virevoltait sur scène, il devait faire tomber un rideau devant lui pour disparaître de la vue du public, parce qu’alors que la foule applaudissait, il pouvait enfin laisser tomber ses massues au sol.

Si Hoey jonglait brillamment avec quatre massues, il ne pouvait pas s'arrêter de jongler sans les laisser tomber. Il devait donc soit continuer, soit trouver un moyen de déjongler quand personne ne le regardait.

Continuer à jongler ou disparaître. Ne pouvons-nous pas tous ressentir la souffrance de Hoey?

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