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Le programme paradis par Robert Yessouroun



Sous un même toit depuis bientôt deux semaines, le nouveau couple vivait le bonheur qui venait de frapper. Dans sa fulgurance initiale, l’amour avait décidé de rapprocher les deux fraîches existences. Cette idylle promettait un havre de beaux jours, certes avec quelques bémols.

Xavier ne s’intéressait guère à la vaisselle. Yolande non plus. Le jeune homme snobait la poussière. La jeune femme itou. Personne ne s’occupait du lit. Les draps ne sentaient pas la rose. Saleté, microbes et moisissures guettaient les meubles, le parquet, voire les vêtements qui traînassaient. Assiettes, couverts et casseroles s’amoncelaient dans la baignoire (l’évier débordait). Ni elle, ni lui n’envisageaient de s’abaisser aux tâches banales, concrètes. La conjointe philosophait, le conjoint peignait de l’abstrait.

Toutefois, comme le chaos ménager menaçait de s’en donner à cœur joie, un sentiment partagé, un sentiment confus de négligence les poussa à réagir d’urgence : trouver, par exemple, un employé de maison. Par leur renommée, les petites annonces du site « SOS, il y a un os » dépassait toutes les espérances.

En moins de 24 heures, l’entrée carillonna.

‑ Oh ! Un Spirou ! Comme il est mignon ! applaudit la rouquine Yolande.

Sur le pas de la porte, la silhouette en tenue orangée ressemblait à un humain nain. Son uniforme de groom de palace lui seyait comme un gant. Le postulant se présenta :

‑ As. Agent serviteur, dernière génération. Agent, car j’agis. Serviteur, car je sers.

À madame, il offrit un livre sur Spinoza et la joie. Monsieur reçut une litho solaire de Klee. Le tout, avec en prime, un boîtier rouge « pour régler les fonctions du robot ».

Conquis, sans débat ni discussion, le couple engagea le charmant petit androïde.

Alors qu’il changeait le lit, As remarqua, sous un oreiller, une présence insolite à ses connaissances, une espèce de vieille loque ; au bout, un genre de nœud plus qu’usé. Le groom s’empressa de jeter ce nid de crasse dans le vide-ordures…

Autant Yolande admira le lit comme neuf, parfumé à la mangue, autant elle blêmit dès qu’elle souleva son oreiller.

‑ Heu… As… Tu… tu n’aurais pas vu mon doudou ?

‑ Doudou ?

Le hasard avait voulu que ce vocable fût lacunaire dans ses données. Contenant ses larmes, avec sagesse, la jeune philosophe lui expliqua ce qu’était un doudou, en général. Et, en particulier, elle souligna combien elle était attachée au sien, depuis l’âge de quatre ans.

As comprit qu’il venait de donner de la tristesse à madame, ce qui était mal. Comment y remédier ? De cette question, il tira toute une salve de calculs.

‑ Madame, votre « doudou » suit une cure de recyclage. Vous pourrez bientôt serrer contre votre joue l’objet qui vous manque. Parole de robot.

En fait, la mémoire de l’androïde avait enregistré toutes les coordonnées du chiffon. Le copier serait un jeu d’enfant. D’un soupir d’aise, sa maîtresse retourna à sa lecture de la joie chez Spinoza.

Dix heures sonnaient pour la pause-café du jeune peintre mulâtre, au crâne rasé.

La machine à capsules fit couler un expresso bien corsé. Contre toute attente, As ravit à monsieur sa tasse fumante.

‑ Pas de café !

‑ Pardon ?

‑ Excitant qui déplaît aux nerfs.

Et il jeta le liquide noir dans l’évier impeccable.

Soudain, sans crier gare, tous les écrans de l’appartement s’allumèrent en mode alerte, sous le titre pourpre : « Un malheur n’arrive jamais seul ». Sur toutes les chaînes, sur toutes les applis d’actualités, une émission spéciale diffusait en boucle les premiers instants d’un attentat dans la capitale turque. Alors que les premiers secours fonçaient vers les lieux dévastés, un séisme frappa toute la mégapole, un séisme de 7,9 sur l’échelle de Richter. À distance, As brouilla les images tragiques auxquelles succéda ce documentaire : « Les merveilles de l’océan Pacifique ».

‑ Yolande !

Xavier s’énervait sur sa télécommande.

‑ Réjouissez-vous, monsieur. Vous avez perdu le contrôle.

‑ Yolande !

Le jeune métis s’empara du boîtier rutilant qui permettait d’influer sur les fonctions de ce nouveau robot. Il s’affola tandis qu’il échouait à chaque manipulation sur le dispositif. As attendait, muet, empêtré dans ses nouveaux calculs, appuyé bras croisés contre le bord d’une armoire. Enfin, la jeune rouquine apparut, son livre à la main.

‑ Un câlin, chéri ?

Grâce à son calme, elle découvrit que le mini-écran du boîtier n’était sensible qu’aux commandes vocales. Son compagnon prit donc la parole au-dessus du cube écarlate.

‑ Allô ? Système central ? Décris-moi l’état de service de ton robot !

« As égale Gardien d’harmonie intérieure. »

‑ Précise.

« Objectif : éliminer toute source d’inquiétude. Modalité : évacuer les couacs existentiels. »

‑ Comme Épicure ! sautilla Yolande.

‑ Bien. Localise-moi la touche qui débranche toutes ces fonctions.

« La voici. »

Xavier lut l’entrée lumineuse : « empêcher les émotions négatives ». Aussitôt son index s’acharna sur la surface. Sans le moindre effet.

« Impossible de la désactiver. »