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Le récital par Sylvaine Perret-Gentil



Le jeune Julien vit dans un autre monde. Son monde, celui de la musique classique. Il l’a découvert grâce à sa mère, qui était mélomane. Depuis son plus jeune âge, Julien a partagé avec elle toutes les soirées d’hiver qu’elle consacrait à l’écoute des concerts diffusés à la radio. Pas seulement la radio française, mais aussi les chaînes anglaises et allemandes qui étaient encore dédiées à la musique. Julien n’avait pas la même vie que ses camarades qui regardait des films d’action et des séries télévisées. Ils jouaient beaucoup avec leurs consoles et passaient le reste de leur temps à surfer et chatter sur les réseaux sociaux. Julien a essayé de s’intéresser à ces activités, mais il les trouvait vides. Vides de sens et d’objectifs. Vides d’émotions. Sa sensibilité se heurtait à ce monde technologique qui ne lui apportait rien. Alors il préférait s’installer sur le canapé avec sa mère et écouter telle symphonie, tel concerto. De grands orchestres. De grands solistes. C’est ainsi qu’il a découvert cet univers, vaste et coloré, triste et enjoué, rempli de contrastes et de sonorités, qui ne se limite pas à des notes de musique. La profondeur de l’univers musical le fascine. Chaque compositeur révèle son monde intérieur. Chaque interprète ajoute sa propre sensibilité et son empreinte. Julien a su très vite qu’une vie ne lui suffirait pas pour découvrir cet univers.

Dès l’âge de sept ans, Julien a demandé à sa mère de lui offrir des cours de piano, ce qu’elle a accepté avec enthousiasme, elle qui vivait frustrée de ne pas avoir eu cette opportunité. Julien n’aimait pas trop l’école, car elle mangeait le temps qu’il voulait consacrer à la musique et à son apprentissage de la musique. Il avait des écouteurs sur les oreilles pour aller à l’école et lorsqu’il rentrait à la maison. Un des seuls avantages de la technologie à ses yeux. Avoir accès à la musique partout et pouvoir s’y réfugier dès que possible. Ses camarades de classe, ses professeurs, les voisins et certains membres de la famille le critiquaient, ainsi que sa mère. Ils estimaient que son isolement était néfaste, d’autant plus qu’il se consacrait à un art qui devenait désuet et n’intéressait plus que les vieux. Les salles de concert se vidaient progressivement. Quel avenir aurait donc Julien dans cette bulle que presque personne ne partageait avec lui, à part sa mère.

Cependant, le jeune garçon ne trouvait son bien-être que dans la force et la douceur des œuvres qu’il découvrait et réécoutait parfois pendant des heures. Son oreille s’affinait. Il devenait capable de reconnaître tel compositeur et tel interprète. Et il faisait des progrès fulgurant dans son apprentissage du piano auquel il consacrait une majorité de son temps libre. Il ne vivait pas mal sa solitude. Ce qui l’attristait, c’était de ne pas parvenir à faire entrer les autres dans son monde. Quand il en parlait, il sentait bien qu’il les ennuyait. C’est alors qu’il décida de parler avec son professeur de la possibilité de donner un récital. Il avait dix-sept ans. Il était encore très jeune et il lui manquait de la maturité pour beaucoup d’œuvres, mais un répertoire adapté pourrait déjà être une première étape pour partager un peu de son univers. Son professeur a consenti au projet. Julien pourrait, le printemps suivant, donner un récital lors de la soirée de la remise des baccalauréats.

Quelques mois durant, Julien s’est consacré corps et âme à son récital. Plusieurs heures par jour et durant les fins de semaine, il a répété et répété, cherchant à percer les secrets et tréfonds des préludes et sonates choisis. Schubert, Beethoven … il a peu à peu surmonté les difficultés techniques pour pouvoir se concentrer sur les qualités de son interprétation. Il est allé chercher au fond de son âme et de son cœur ses propres qualités, son ressenti, pour faire la différence en marquant son jeu de sa propre empreinte. Il a cessé d’écouter les interprétations des « grands » pour éviter d’être tenté par un mauvais copiage. S’inspirer des autres grands musiciens, oui, mais copier, non. La musique se livre de mille façons sans pour autant trahir le message du compositeur. Peu importe que les autres ne comprennent rien à sa démarche, Julien savait que le public, même ignorant de la musique, pouvait répondre instinctivement à la beauté d’une mélodie et à l’émotion transmise.

Les habitants de la région vinrent en nombre le soir du récital. Presque tous les diplômés, leur famille, les professeurs, les amateurs de musique classique de la région privés de concert depuis des années, les proches de Julien, sa mère évidemment, vinrent qui par intérêt, qui par curiosité, s’assoir dans les fauteuils de l’aula du lycée qui était pleine à craquer. Julien tremblait à la fois de trac et d’anxiété. Allait-il réussir à faire partager sa passion et à permettre à ces gens d’entrouvrir la porte de cet univers qui leur resterait sinon totalement inconnu. Il considérait sa prestation comme une mission. Celle de sortir les gens d’un quotidien rempli de technologie et vide de nourriture pour l’âme et le cœur. C’est, chargé de ce désir, sincère et généreux, qu’il s’assit au piano et frappa ses premières notes. Très vite, une tension se répandit dans l’aula, une tension d’écoute et de découverte. Une tension d’amour aussi. L’amour du beau, celui de l’harmonie qui guérit et nourrit. Le public fut rapidement emporté par les mélodies qui défilaient. Pendant une heure, il s’est laissé charmer en passant la porte, certains pour la première fois de leur vie, d’un autre univers que celui de leur quotidien. Chacune et chacun a entrepris un voyage, son voyage. Un voyage intérieur au travers de paysages inconnus et merveilleux.


Photo by Josh Hild


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