Le temps qui passe par Ron Lévy


Il était une fois…

Ainsi commençaient les histoires que l’on raconte aux jeunes enfants, au bord de leur lit le soir, au moment du coucher, avec pour témoin de cœur l’inévitable doudou - lapin ou chiffon - et le pouce qu’on suce avec ardeur.

Aujourd’hui c’est l’IPAD qui raconte l’histoire.

Les petits d’antan avaient leur questionnement privilégié : « Dis Papi, raconte-moi quand maman était petite et qu’elle faisait des bêtises »

Mais les temps changent. Aujourd’hui, la curiosité est plus subtile. « Dis Papi, raconte-moi comment c’était avant ?»

Avant ? Avant quoi ?

Ben… avant, quand on allait à l’école et que tu pouvais t’asseoir à côté de ta copine Jinny !

Et Papi, passant pour un antédiluvien 2.0 de se lancer dans un état des lieux ardu.

- Personne ne portait de masque.

- C’est vrai, dit la petite ? Tout le monde montrait son visage ? Y avait pas de virus ?

- Et c’était quoi une salle de… classe ?

- Une grande chambre avec des tables et des chaises où la maîtresse faisait la leçon au tableau.

- Ah ? Une sorte de Zoom géant alors

…?

A ce stade, le Papi est largué. C’est lui qui devrait se poser la question : C’est quoi un Zoom géant ? Dans le temps, sur mon iPhone, il y avait….

Il commence une phrase teintée de nostalgie. Dans le temps… Ah le temps… élément volatile par définition, jamais figé, toujours sur le seuil du passé, narguant le futur, vecteur de souvenirs.

Dans le temps, donc… Mami et Papi allaient dîner au japonais, chaque quelque temps, avec les petits-enfants et on se racontait la journée ou la semaine.

La petite a les yeux écarquillés.

- Une sorte de WhatsOnthemenu.com alors ? Et tout le monde mangeait ensemble ? Comme c’est drôle ! Il n’y avait pas le Menuman qui posait le dîner de chacun dans son casier élévateur personnel ?

Papa passe et entre dans le salon.

- Salut mon fils, dit Papi, veux-tu que je reste garder les enfants ce soir ?

- Non inutile. J’ai branché le détecteur Multifonctions à faisceau balayeur qui est synchrone avec le bouton connecté du pyjama. Lui au moins il ne s’endort pas.

Papi est mortifié. Une fois de plus on le traite de vieux décati. Mais m… alors, je me sens en pleine forme, moi !

Mais, halte-là. N’exagérons point. Le monde d’après sera-t-il à l’image de cette fiction délirante ? Qui peut le dire ? Une chose est sûre, c’est que l’épisode viral hantera les souvenirs de bon nombre, que de nouveaux comportements sont nés comme conséquence, et que le vocabulaire de chacun se sera enrichi de mots nouveaux tels que confinement, télétravail et distanciation sociale.

Pire que tout : le quotidien est devenu tout numérique. Trop numérique ! Un certain nombre « d’anciens » se sera vu abandonné au bord du trottoir.

Les grands perdants dans le monde d’après seront les vieux. Nos aînés, disent les gentils, voulant ajouter une note affectueuse. Ils sont « à risque », donc confinés plus longtemps, donc masqués plus longtemps.

Il y en a quand même quelques-uns dans le lot qui ne sont vieux qu’au vu de leur compteur personnel et non à l’examen de leurs artères. Ils sont en forme, veulent voyager, voir, visiter.

Dans le temps - encore lui - Papi et Mami allaient rendre visite à Delphine de l’agence de voyage. On faisait ensemble le tour de la question. On écoutait ses conseils et en une petite heure, tout était réglé.

Grâce à ce contact humain, ils auront engrangé au fil des années, des souvenirs merveilleux de voyages mémorables.

Aujourd’hui, au coin de la rue, il y a un bistro qui a remplacé l’agence. Celle-ci a sombré, victime de l'Easy-machin, Easy-Truc, le monde on-line.

Une nouvelle Joséphine Baker - qui s’en souvient encore - pourrait chanter : « J’ai deux amours, mon clavier et l’écran » … et pour ceux qui sont des nostalgiques de la voix humaine, qui auraient encore l’illusion de vouloir utiliser le téléphone, à chaque appel, ils devront se remémorer un menu qui se déroule à grande vitesse et « taper 1 » si vous voulez… « taper 2»

Cri du cœur de ceux que ces soi-disant progrès oublient en cours de route. Notre société deviendra de plus en plus inégalitaire. Le troisième âge sera marginalisé en attendant le moment de céder la place. Les écoliers et étudiants qui en auront les moyens changeront d’ordi tous les six mois, les anciens appareils devenus obsolètes et dont personne ne voudra plus, seront acheminés vers les enfants pauvres d’autres continents.

Car, faute d’avoir un ordinateur et en être un usager « artiste », il n’y aura pas « école ». Car, faute d’avoir un ordinateur et en être un usager « artiste », on ne pourra être embauché puisque huit emplois sur dix seront en télétravail.

Car, faute d’avoir un ordinateur et en être un usager « artiste », il faudra attendre la visite semestrielle du fils ou de la fille - qui maintenant vivent à la campagne - pour faire une réservation sur Avia-on-line.

Dis Papi, on dirait que c’était mieux avant, dit la petite dont la lucidité impressionne.

Papi pousse un gros soupir et essaie de cacher une larme qui s’écoule sur le temps qui passe...

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