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Le tiroir interdit par Robert Yessouroun



Au bout de son ménage, ce matin-là, dans la chambre de madame qu’il venait d’aérer, l’androïde Nestor ouvrit le tiroir de la table de chevet. Ultime programme : nettoyer peigne et brosse de la magistrate. Or, surprise, à côté des deux objets de toilette, il découvrit un revolver couleur inox. Balayé par le scan, l’arme fut rapidement identifiée comme un Smith & Wesson modèle 627 Pro, 1 kg 17, calibre .357 Magnum, barillet 8 coups.

Débordé de calculs, le robot referma lentement le tiroir, non sans avoir lustré le peigne et la brosse. Puis, il repéra la présence sous le lit d’un post-it orange, probablement déporté par un courant d’air. D’où cet autoadhésif s’était-il décollé ? Sur le mini-billet, un griffonnage de madame (à l’intention de Nestor ?) : « tiroir interdit ».

Nestor éplucha le premier problème : venait-il d’outrepasser une consigne de sa maîtresse ? La réponse fut simple : si oui, l’erreur ne venait pas de son système d’exploitation. Il refixa le post-it orange sur le tiroir et passa donc au problème suivant.

Alors, tous ses processeurs s’emballèrent. En sifflement, ses calculs grouillaient, telle une fourmilière alarmée. L’objet repéré dans le tiroir s’avérait potentiellement létal. Ne pas agir contrevenait à ses algorithmes moniteurs. Selon la directive majeure de ces derniers, un androïde ne pouvait causer du mal à un être humain, ni par son inaction laisser un humain causer du mal à son semblable. Impossible de continuer la journée comme si de rien n’était.

Madame prenait encore son bain. Elle avait bien besoin de détente : juge, elle recevait régulièrement des messages de menaces. Pourtant, malgré ce contexte hostile, jamais Nestor n’avait supposé qu’elle cachait une arme de poing dans sa chambre. Bon, à la décharge de son serviteur artificiel, elle ne devait pas se l’être procurée avant le début de cette semaine.

Cela dit, qu’en faire ? L’ignorer ou pas ? Bien sûr, cette chose pour blesser, voire tuer, pouvait être simplement dissuasive. Mais, selon les statistiques, un accident arrivait si vite dans le stress d’une agression.

Bref, il ne pouvait laisser dormir le Smith & Wesson dans le tiroir. Comment donc se débarrasser de ce revolver ? Le jeter dans le fleuve ? Non. Ce serait ajouter à la pollution. L’enterrer ? Idem. Le balancer dans le container des ordures ? Mais si, fortuitement, un SDF fouineur l’y dénichait ?... Restait le remettre à la police ? Aïe ! Complications garanties. Quoi qu’il en soit, si, démunie de ce moyen de défense, madame était sauvagement attaquée, comment la protéger ? Naturellement, Nestor pourrait se switcher en mode garde du jour et nuit, son torse devenu le bouclier de sa maîtresse, ce qui rendrait l’arme à feu superflue.

Toutefois, les calculs subsidiaires conclurent que le robot n’avait pas le droit de voler sa propriétaire, donc de lui dérober le revolver. Tout incriminable fût-elle, l’arme devait demeurer dans le tiroir. Surtout qu’elle reposait en territoire interdit. Délibération terminée.

Cependant, en dépit de ces considérations, rien n’excluait que l’objet adoptât une forme inoffensive. Aussi, Nestor démonta-t-il le Magnum en un maximum de pièces détachées. Son moniteur central le congratula.

Peu après, madame apparut dans son peignoir noir assorti à sa chevelure cosmique. Sa mine pâle semblait tendue, préoccupée. Elle interpella son domestique :

‑ Une hacker moscovite en demande d’asile va sonner à la porte dans moins d’une heure. Peux-tu lui préparer son lit dans la chambre d’ami ? Traquée par les services secrets russes, elle risque sa vie et j’ai promis à la chancellerie de l’abriter quelques jours, en douce, chez moi.

‑ Très bien, madame.

‑ Ah, autre chose, Nestor. Après l’arrivée de ma protégée, ne laisse entrer personne, sous aucun prétexte ! Et surveille le jardin. Écarte de la villa tout rôdeur, tout visiteur. En cas d’intrusion, alerte-nous sur le champ !

Comme tout robot de sa génération, Nestor connaissait l’erreur, mais pas la honte, ni la culpabilité. Il était donc incapable de s’excuser, de se faire pardonner. En morcelant l’arme, il avait certes agi dans l’ignorance de données récentes, mais conformément à ses codes digitaux. Allait-il reconstituer le Smith & Wesson ? Allait-il le charger à blanc ?

‑ Houc… Tir… tir… tiroir… Hac…

On aurait dit que l’androïde subissait une crise de hoquet. Avec de bons instruments, on aurait décelé, au milieu de chaque épaule, une surchauffe avec un fil de vapeur. Aussi, le détecteur de fumée arrosa la chambre de madame et la domotique appela les pompiers…


Photo by Charlotte May

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