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Le transfert par Sylvaine Perret-Gentil



« Oui ! Il boude encore. » C’est ma réponse, immuable, à la première question du psychiatre, lors de chaque entretien, depuis dix-sept mois. Et je ne changerai pas d’avis ! D’ailleurs, où est le problème ? « Un transfert qui n’a pas lieu d’être » répond chaque fois le psychiatre, qui ajoute : « c’est inquiétant pour votre équilibre psycho émotionnel. »

Cette manie contemporaine de tout traduire et transposer en problème « psy », psychologique, psycho émotionnel, psychoaffectif, psychopathologique n’est-elle pas agaçante ? La liste des troubles « psy » s’allonge comme un long serpent vénéneux. A l’heure actuelle, si vous êtes est réfractaire à quelque chose, si vous n’êtes pas aussi sociable que les autres, si vous souffrez d’avoir perdu un proche, si vous vous isolez, si vous avez peur du lendemain, si vous fuyez la foule, si vous avez des angoisses, si vous êtes trop fatigué ou trop agité, vous devenez suspect et tout un système se met en marche pour vous faire comprendre que vous avez un profil « psycho » quelque chose et vous devez prendre votre problème en main. Vous voyez de quoi je parle ? De nos baisses de moral, nos peurs, nos découragements, nos fatigues, tous ces états que nous vivons de manière chronique ou sporadique selon les événements. De ces traits de caractère, qui sont notre marque de fabrique, avec lesquels nous construisons nos relations, pour le meilleur et pour le pire. Tout cela était assez normal et faisait partie de nos vies. On savait que chacun se débrouillait tant bien que mal avec ses qualités et ses défauts, ses hauts et ses bas. Pourtant, une ou deux décennies avant ce 3e millénaire, le regard sur nos défauts et nos faiblesses a changé. Une partie d’entre eux ont glissé dans la grande enveloppe de la psychopathologie.


Comment en suis-je arrivée là ? Il y a deux ans, mon mari est décédé. Il avait cinquante-huit ans. Il est mort sans crier gare. Nous nous entendions bien en dépit de toutes nos imperfections et désaccords. Il y avait encore de l’amour entre nous. J’ai fortement accusé le coup. J’ai passé par un épisode dépressif important, qui m’a conduite chez un psychiatre. Quelle histoire ! Malgré mon désarroi, je tentais de lui expliquer qu’il était normal et logique que je vacille. Il me faudrait temps pour m’habituer à l’absence de mon mari. J’avais besoin d’un soutien, pas d’une artillerie. Lui me brandissait sous le nez son DSM5, la « bible » américaine des troubles mentaux, en me disant, avec le même air sérieux que l’on utilise pour gronder les enfants, que je minimisais la situation et que la façon dont je vivais mon deuil me faisait entrer clairement dans la catégorie des troubles mentaux. Ma famille a commencé à paniquer. En un mot comme en cent, je me suis trouvée piégée.


Dans ce piège s’est introduit un humanoïde sixième génération vendu en grande surface, que la publicité présente comme le compagnon parfait pour se changer les idées à la maison comme à l’extérieur. Ce sont mes proches qui me l’ont offert, parce que, disaient-ils, ce compagnon domestique mettrait un peu d’animation dans ma vie. Du coup, je l’ai surnommé Excitalopram. En guise d’animation, je ne peux pas dire que ce robot soit un gai luron. Vu son prix, il est doté d’un système d’intelligence artificielle assez limité. Il n’a guère plus de conversation qu’un Playmobil et ne comprend aucune forme d’humour. Allez vivre avec ça ! Cependant, il est doué pour la danse, la chanson populaire et le sport. Ma famille a donc imaginé que nous irions ensemble en discothèque ou à des soirées karaoké. Elle a aussi pensé à des weekends de sport. Tout ceci avec la bénédiction du psychiatre, qui estime que ce robot est un parfait antidote contre les idées suicidaires. Pour ma part, je ne vois pas le côté « remontant » à sortir avec un humanoïde. Je sais que cela se fait beaucoup maintenant, mais je trouve ça franchement pathétique, surtout si l’on sort tous avec le même modèle. Quel intérêt y a-t-il à se rendre à une soirée où chacun se présente avec son Excitalopram et personne ne pense à le confiner au vestiaire pour parler avec son voisin ou sa voisine ?


J’ai surnommé ce robot en me référant à l’antidépresseur escitalopram pour taquiner le psychiatre bien sûr, qui n’a aucun sens de l’humour non plus, mais aussi pour lui signifier que je trouve ce moyen thérapeutique de mauvais goût et peu utile. Excitalopram, ne réagit vraiment qu’aux stimuli pour lesquels il a été principalement préparé. Ses connections neuronales sont insuffisantes pour autre chose. Il est agréable si vous lui demandez de faire ce qu’il a appris. Si vous ne vous intéressez pas à ses qualités, il est quasi inexistant. Plus simplement dit, il boude ! En quoi m’aide-t-il ? Autant dire qu’ayant moi-même mes limites en danse, en karaoké et en sport, j’ai tendance à laisser cette machine augmentée bouder dans son coin !


Quelle mouche m’a piquée le jour où j’en ai fait part aux membres de ma famille et au psychiatre, qui sont certains qu’un humanoïde est incapable aujourd’hui de faire la tête ou d’exprimer une quelconque marque d’humeur. Ma famille me prend pour une folle. Le psychiatre est convaincu que je fais un transfert sur Excitalopram et que je suis en train de revivre certains aspects de ma relation avec mon mari. A ses yeux, c’est un symptôme inquiétant de rechute de ma dépression. J’ai beau lui dire que l’idée même que ce robot-valseur-qui-chante-Stromae occupe, à mes yeux, un centième de la place de mon mari est totalement loufoque, il me regarde comme si j’étais perdue pour le genre humain. Me voilà donc piégée une seconde fois !


L’entretien avec le psychiatre fut pénible. Je rentre chez moi plus déprimée que je ne l’étais. Assise dans le métro, une seule question en tête : faut-il me débarrasser de ce robot ? Pas facile. On ne jette pas un humanoïde comme un vieil aspirateur ! A ce jour, pas de statut humain, parce qu’on ne lui reconnaît pas la capacité de bouder, mais pas un statut de chose non plus. Une fois que l’un de ces spécimens est enregistré chez vous, vous ne savez pas quoi en faire si vous n’en voulez plus … à part le condamner vous-même à mort en détruisant son système. Mais suis-je prête à exécuter ce robot, à lui griller toutes ses connections neuronales et le réduire en pièces détachées pour crime de bouderie ? Arrivée devant le portail de mon pavillon, toutes les lumières sont éteintes. Excitalopram serait-il sorti ? J’entre. Étrange silence. Je fais le tour du logement. Sur mon bureau, un message écrit sur une page blanche : « Chère Madame, mon honneur ne peut supporter plus longtemps que vous me reprochiez de bouder. Je boude, oui, quand mon système patine et que je ne sais pas quoi faire. Je voyais bien que les expressions de votre visage étaient toujours tristes ou contrariées. Cela m’a rendu malheureux, alors je m’en vais. Merci de votre compréhension ».


Ma compréhension ? Quel idiot ! Qui va croire que je ne suis pas l’auteur de cette note pour expliquer sa disparition ?


Photo by Ann Nekr

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