Le trou noir par Sylvaine Perret-Gentil


« Ils sont tous là et ils t'attendent ! Cesse de te lamenter et sors de ta caverne ! ».

Sa femme, Eléa, a juste entrouvert la porte de son bureau au sous-sol de la maison. Le vieux Mace est calé au fond de son fauteuil. « Ils ne comprennent rien ! », bougonne-t-il. Il est 12h15. C’est le jour de son anniversaire. Il n'aime pas fêter son anniversaire.


Plus le temps passe, moins Mace coopère. Chaque année qui passe le rapproche de son échec. Ce n’est pas la mort qu'il craint. Ce qui le rend maussade, c’est de partir sans avoir percé l’énigme. Lorsque, vingt ans en arrière, il a dû quitter la direction du service de coordination des recherches archéologiques et historiques dans le monde, il a obtenu l'autorisation de continuer ses travaux avec certains membres de son équipe. Ce jour, il fête ses quatre-vingt-dix ans. Et pourtant, il n'a pas avancé d'un iota !


Le temps passant, l’énigme est devenue une obsession. Mace n'a plus vécu que dans le but d’en révéler au moins une petite parcelle, mais sans succès ! Il a négligé sa vie de famille et ses amis. Les membres de son équipe, tous vieillissants, ont peu à peu perdu le feu sacré. Certains ont démissionné. Plusieurs fois, ils ont essayé de le convaincre d’abandonner. Obstiné, le vieil homme ne s'est jamais rendu !


La planète terre a traversé plusieurs grands bouleversements climatiques. Le dernier en date semble remonter au deuxième siècle du troisième millénaire. Quelques huit cents ans plus tard, l’hypothèse la plus probable est celle d’une destruction à grande échelle de la civilisation de l’époque devant être attribuée à la montée spectaculaire des océans, qui a emporté toute forme de vie sur les côtes. Puis des tremblements de terre en chaîne sont venus secouer la planète tout entière. Ces derniers ont provoqué une catastrophe nucléaire qui a touché chaque continent. D'après les estimations, cette catastrophe a dû avoir eu lieu entre 2200 et 2250. Les recherches ont révélé qu’il y avait plus de cinq cents réacteurs nucléaires répartis dans une trentaine de pays, ainsi qu’un grand nombre de sites d’armement nucléaire.


En proportion du peuplement de la terre à cette époque, plus de 11 milliards d’âmes, peu d’humains ont survécu à ces deux grands épisodes, à peine un tiers. Quelques peuples en Afrique sub-saharienne et équatoriale, en Amazonie et dans les Andes, au nord de l’Himalaya et aux confins de la Sibérie. Plusieurs groupes d’humains des villes aussi, qui se sont enfermés en sous-sol. Selon une tradition orale qui a traversé les siècles, ces humains avaient atteint un stade de développement leur permettant d'être totalement indépendants de la nature. Les éléments qui leur étaient nécessaires, comme la lumière, l’oxygène et l’eau, étaient créés et recyclés par des moyens technologiques. Du point de vue alimentaire, ils vivaient de produits de synthèse, dont ils avaient constitué de grands stocks. Ils ont ainsi pu rester dans leurs grandes forteresses souterraines pendant une centaine d'années. On n’a aucune trace de ce à quoi les enfants et petits-enfants de ces humains ressemblaient quand ils ont retrouvé la lumière du jour. Ce que l'on sait, c'est qu'ils arrivaient au bout de leurs réserves de nourriture et se sont mis à la recherche d'autres groupes humains pouvant les aider à se nourrir. Ils ont fini par rencontrer les peuples qui avaient échappé à la destruction. Ils ont réappris à cultiver et vivre de la nature. C'est de ce mélange que sont issus les ancêtres de Mace et Eléa et des êtres humains qui peuplent encore la terre aujourd'hui.


Les récits qui ont traversé les siècles disent que ces femmes et hommes « hors nature » avaient atteint un stade de très grande sophistication technologique. Certains récits parlent d’antennes de télécommunications très performantes, qui auraient créé des « villes intelligentes », un univers entièrement connecté. Interopérabilité d’objets communicants, réseaux électriques intelligents, environnement domotisé ! Ces ancêtres utilisaient des objets dit « smart », qui se commandaient par la pensée, pour toutes leurs activités. Des robots étaient capables de les remplacer dans presque toutes les tâches. Huit siècles plus tard, il est difficile pourtant, pour leurs descendants, d'imaginer ce monde-là. Il faut dire que l'on n'a pas retrouvé la moindre trace de toute cette technologie !


Ce qui intéresse plus particulièrement Mace, c’est l’évocation, dans certains récits, du « cloud computing ». Il semble que ce système avait permis de développer une informatique ubiquitaire. Les humains de cette époque accumulaient des sommes gigantesques de données dans tous les domaines et les stockaient sur des serveurs. De partout, on avait accès à des méga données. Cependant, en quoi consistaient toutes ces données ? Surtout, à quoi servaient-elles ? Cela, Mace ne le sait toujours pas…


C'est la question qui obsède le vieil archéologue et historien, comme bien d'autres avant lui. Depuis la préhistoire de l’humanité, les civilisations ont laissé de magnifiques héritages, philosophiques, religieux, artistiques, picturaux, musicaux, littéraires, architecturaux, qui ont traversé le temps. Mais il y a, dans l’histoire humaine, une énigme de pratiquement deux siècles. Pour la première fois, on ne retrouve pas une trace du mode de vie de ces ancêtres de la fin du second et début du troisième millénaires. Rien permettant de se faire une idée de leurs aspirations et de ce qu’ils créaient, Aucun témoignage de leurs penseurs, de leurs écrivains, de leurs compositeurs. Aucun indice de leurs habitats, de leurs modes de vie, des objets de leur vie quotidienne.


A quoi donc cette extraordinaire technologie et ses possibilités de stockage a-t-elle bien pu servir, se demande Mace, puisqu'il n'en reste rien ? Ce rien est-il simplement l’indice de la défaillance des supports incapables de traverser le temps ou le témoignage silencieux d’un réel vide existentiel ? Et si cette technologie avait tué tout désir, toute créativité, toute spiritualité au point de faire entrer l’humanité dans un trou noir, comme une mort de l’âme ?

Photo Elina krima

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