Les habits de l'Empereur par Katia Elkaim


La saison battait son plein depuis plus de quinze jours mais le point d’orgue de cette fashion week était sans nul doute le défilé de Missa Gore. Depuis des heures, le tout Paris se pressait devant le hangar très « ancien style » dans lequel l’événement était programmé.


Missa Gore savait se faire attendre. La créateur ne présentait une nouvelle collection que tous les deux à trois ans et sa production, confidentielle et sélective, était déjà entièrement vendue avant même qu’il ne la présentât.


Personne ne savait à quoi cet individu ressemblait, il n’affichait pas de genre et gardait jalousement le secret sur la nature même de son humanité. Les rumeurs allaient d’ailleurs bon train, d’aucuns affirmant qu’il ne s’agissait que d’une intelligence artificielle.

Au bénéfice d’un sésame très convoité, Cecilia faisait partie de cette jet set privilégiée qui avait non seulement le droit d’y paraître, mais surtout l’insigne honneur d’être l’une des happy few choisie pour dépenser une somme indécente et arborer l’une des nouvelles combinaisons originales de cette année.


Dehors, dans la cohue, le visage entièrement masqué, comme exigé par la loi, Juliette priait pour être la plébéienne chanceuse qui aurait la bonne fortune de gagner l’unique exemplaire inédit, charitablement offert par la célèbre couturier.


Son vêtement, à peine encore thermique, ne laissait plus rien transparaître. C’était un modèle restauré vieux de sept ans, acheté d’occasion chez un revendeur. Même la fonction « prise de température » n’avait jamais vraiment fonctionné et la dernière fois qu’elle avait voulu entrer dans un bâtiment officiel, le vigile, bien humain l’avait jaugée avec dédain : « Va t’acheter au moins un thermomètre si ta pelure ne fonctionne pas ; à cette température, tu devrais être morte carbonisée. »


Pendant que Cecilia s’enfonçait dans un fauteuil immatériel aussi doux qu’un nuage, Juliette se faisait piétiner les pieds par un colosse encore moins bien loti qu’elle.

Cet habit, au fond elle s’en fichait. Elle voulait juste en tirer un bon prix pour pouvoir survivre.


Comme à l’intérieur les lumières s’éteignaient, une vague de froid glacial envahit l’espace à l’instant même où le premier mannequin fit son apparition au bout d’un rail, glissant vers l’assistance dans le son rauque d’une lame griffant de la neige. Il portait un vêtement d’indifférence, bleuté si on le regardait de face et presque translucide par les autres côtés.


Bien que l’on ne vît pas le visage du jeune homme, personne ne doutait de son détachement le plus intense.


À l’extérieur, Juliette, maintenant les seins et les fesses aplatis, tentait de se hisser sur ce qui lui restait d’orteils pour voir l’un des écrans géants égrener les minutes qui la séparait du tirage de cette loterie unique.


À l’intérieur, l’atmosphère se réchauffait un peu, mais à peine, lorsque le mannequin suivant, manifestement androïde, présenta la veste de la tristesse. Légèrement vert, le vêtement suintait un désespoir si profond que Cecilia, comme sa voisine d’ailleurs, ne purent retenir quelques larmes. Elle avait beau savoir que, depuis plusieurs années, conventionnellement les émotions les plus négatives étaient présentées en premier, elle succombait à chaque fois.


À l’extérieur, les larmes que Juliette versait étaient de douleur, une douleur bien physique en haut de la cuisse, résultat d’un coup de genou bien senti. La combinaison de son agresseur, d’un rouge noir intense, témoignait de son regret et du coup, Juliette lui adressa un sourire rassurant qu’il ne vit pas puisque son costume ne fonctionnait pas.

« C’est quand-même drôlement pratique de voir les émotions des autres » se dit Juliette. Elle réajusta son masque intégral sur son visage. « Nul besoin de toutes ces nuances : La joie, la tristesse, la colère, l’amour, l’embarras. Le set de base en somme ». Elle aura aussi assez pour s’offrir de la maintenance et même une combinaison de secours en cas de panne.


Tandis que Juliette se faisait cette réflexion, à l’intérieur du hangar maintenant surchauffé, les spectateurs en extase étaient mûrs, après avoir vu la joie simple, la joie intense et l’amour bien sûr, pour la présentation du dernier vêtement, celui dont les tabloïdes disaient qu’il allait révolutionner le langage corporel. Roulement de tambour dedans et dehors. Missa Gore, en personne fit son entrée dans l’arène plongé dans une pénombre épaisse. Entourée d’une nuée qui le rendait flou, la créateur présenta son dernier cri, une combinaison invisible. L’assistance se pâma devant l’originalité du vêtement et c’est dans un concert d’onomatopées admiratifs que le nom de cette création s’afficha : Le mensonge !


Dehors, Juliette regarda autour d’elle la foule à l’arrêt, sortit d’une poche décousue son numéro prétendument gagnant, le jeta à terre et tourna les talons, heureuse que personne ne put voir sa déception.

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