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Lire Kundera et mourir par Deborah Hanna



Les pieds figés sur la potence de son fauteuil roulant, le vieil homme allume un cigare. Aussitôt, des notes de poivre, de miel et de pain d’épices ressuscitent les sensations des voyages qu’il ne fera plus. Depuis qu’il se sait condamné, le tabac dominicain exerce sur lui un étrange pouvoir : il restitue le temps et l’espace que la maladie a amputés. Et tant pis si ses médecins lui déconseillent ce plaisir. En fumant, cet incorrigible rebelle cultive son goût pour l’évasion.

Moins nocif, un livre ouvert sur ses genoux remplit le même office : L’ignorance, de Milan Kundera. Grâce à lui, le vieillard impotent se meut encore, puisqu’il réfléchit. A l’aide du roman, il enjambe une ligne de faille, à cheval entre deux mondes.

L’un, ancien, abscons, oublié déjà, a commencé en 1945, l’année de sa naissance, et, comme lui, il agonise. L’autre, neuf, impétueux, pressé d’en découdre, débute en 2020, alors qu’un virus inconnu précipite la marche de l’Histoire.

Convaincu de vivre un moment décisif, chacun prétend détenir les clés d’un futur qui, désormais, est sur toutes les lèvres. En vérité, nul ne sait rien. Et c’est cette profonde ignorance que Kundera éclaire de son génie :

« Toutes les prévisions se trompent, c’est l’une des rares certitudes qui a été donnée à l’homme. Mais si elles se trompent, elles disent vrai sur ceux qui les énoncent, non pas sur leur avenir mais sur leur temps présent. »

A mesure qu’il progresse dans le texte, le lecteur comprend que tout pronostic sur le futur est voué à l’échec. Ce que l’humanité échafaude à son sujet, un jour ou l’autre, s’avèrera faux et insensé. Le gigantesque tapage planétaire sur demain ne raconte que le chaos d’aujourd’hui. Il dit le retour des frontières et le recul des libertés. Il raconte les inégalités qui se creusent et les désastres écologiques. Mais il ne dévoile rien du monde « d’après ».

En écho au chef-d’œuvre de Kundera, le vieil homme se figure ainsi l’humanité tout entière comme une émigrée. Contrainte de réinventer les conditions de sa survie, elle n’a cependant plus d’ailleurs à investir. Le pays qu’elle quitte, c’est sa manière d’habiter le présent, celui qu’elle entend gagner, c’est un avenir commun où tout reste à définir. Confusément, elle sent qu’un Retour sera impossible, et qu’il n’est pas souhaitable. A la veille de cet exil inédit, elle a conscience qu’il est urgent d’agir.

Mais de cette nécessité naît une réticence, un frein, la nostalgie de ce qu’elle s’apprête à laisser derrière elle. Un doute, aussi. « Car comment celui qui ne connaît pas l’avenir pourrait-il comprendre le sens du présent ? Si nous ne savons pas vers quel avenir le présent nous mène, comment pourrions-nous dire que ce présent est bon ou mauvais, qu’il mérite notre adhésion, notre méfiance ou notre haine ? »

Quand on y songe, l’ignorance s’étend aussi à ce que l’on tient pour concret, tangible ou actuel ; elle est totale. L’incapacité à se figurer l’avenir floute l’idée même que l’on se fait d’aujourd’hui et de ce monde que l’on décrit déjà comme celui « d’avant ». A tort ?

Dans dix, vingt ou cent ans, on conclura peut-être que nos contemporains se sont fourvoyés jusque dans leur impression de vivre une odyssée ; ce tournant que tous tenaient pour historique n’aura été qu’une vulgaire ligne droite vers le statu quo.

Méditant cette impasse métaphysique, l’homme referme le livre. Après une ultime bouffée de cigare, sa bouche blême s’étire en un sourire teinté d’ironie. Cet avenir qui se dérobe, il n’aura pas le loisir de le connaître. Ses jours sont comptés. La seule chose qu’il puisse tenir pour certaine, c’est qu’un cancer métastasé l’aura tué avant son prochain anniversaire.

Mais, plutôt que de l’accabler, la perspective de sa finitude le console. Toute sa vie, il a incarné les valeurs d’après-guerre ; croissance illimitée, ressources inépuisables, outrances technologiques furent les chimères de cette longue période de paix qui, en mettant la terre à genoux, ont rendu son existence si agréable. Beau joueur, ce jouisseur invétéré juge sage de périr avec elles. En calquant sa mort sur celle d’une époque, il s’offre une sortie pleine de panache.

A moins que cette civilisation qu’il croit symboliser ne lui survive. Sa disparition n’aura alors plus la moindre signification. Elle ne sera jamais qu’un épiphénomène organique, un événement marginal à l’échelle du temps.

Comme Schönberg dans L’ignorance, le défunt aura surestimé l’avenir.

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