Masque et smartphone : on rit jaune - édito de Katia Elkaim



Lorsque j’étais enfant, circulait cette blague stupide que j’adorais et qui consistait à demander à un interlocuteur de nous crever les yeux, en précisant à ce dernier qu’il devait pointer droit devant - et simultanément - son index et son majeur de la même main vers notre visage. La parade suprême consistait à mettre la tranche de sa main bien ouverte sur l’arrête de son nez pour contrer l’attaque. Cette manœuvre était la défense contre-doigts ultime dans la guerre de la crevaison oculaire.

La blague, j’y reviens, disait ceci : « Crève-moi les yeux, s’il te plaît, crève-moi les yeux » et l’opposant de répondre : « Mais non, tu es mon ami, pourquoi ferais-je une chose pareille ? » Le premier de poursuivre : « J’ai un truc, vas-y crève-moi les yeux » et enfin la réponse qui tue, celle pleine de bienveillance : « Bon, d’accord si tu y tiens, mais comme tu es un ami, je ne t’en crève qu’un seul », tout cela en pointant un seul et unique index meurtrier droit dans l’œil gauche du récitant.

Cette plaisanterie est une vraie parabole et la source d’au moins deux réflexions : La première a déjà été abordée par le grand philosophe Terence Hill dans son œuvre majeure, Mon nom est personne et met en relief le paradoxe de la bienveillance qui nuit. Dans notre exemple, si l’ami qui vous veut du bien avait fait exactement ce qui lui était demandé au lieu d’improviser de bons sentiments, notre fanfaron aurait encore ses deux yeux valides. Si l’on pousse plus loin, on effleure même les thèmes développés par Stefan Zweig dans son roman, La pitié dangereuse. L’histoire regorge d’exemples de ces héros catastrophiques, ou de ces Titanics bien intentionnés, et le personnage de l’antihéros décalé, soit celui qui s’efforce de mener à bien de grands projets qui échouent sans cesse, a largement été exploité dans le genre cinématographique du western.

La seconde réflexion est d’un tout autre ordre. Il suffit toujours d’un petit événement inattendu pour mettre parterre des années de recherches. C’est la relativité du progrès. Je pensais à cela en regardant mon smartphone dernier cri s’échiner comme un poisson hors de l’eau à me reconnaître avec mon masque et ne pas y parvenir. N’est-il pas ironique que la technologie ultime qui nous a fait passer d’un code à quatre chiffres à un code complexe, puis de la reconnaissance digitale à la reconnaissance faciale, soit mise en échec par un stupide virus qui nous force à porter des masques ?

Plus largement, dans la perspective d’un monde apocalyptique plein de zombies -ou pas - qu’adviendra-t-il si nous tirons la prise, faute d’électricité ? Quelqu’un sait-il encore tailler des planches pour construire une maison ? Quelqu’un peut-il fabriquer du papier et un crayon ? Et le papier de toilette ? Les exemples récents nous ont montré qu’il ne fallait pas compter sur un partage charitable de cette denrée précieuse.

Plus sérieusement, nos enfants sauront-ils encore déchiffrer une écriture manuscrite ?

Je rêve d’une gigantesque banque de données des savoirs humains ; une sorte de mode d’emploi à l’intention des générations futures, une bibliothèque grandiose à l’intention de tous.

En attendant, j’essaierai de me rappeler du code de mon stupide smartphone et aspirerai mon propre gaz carbonique en portant un masque.


photo Ivan Samkov

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