NOM DE CODE par Sylvaine Perret-Gentil



La main tremblante, Maria Rosa ouvre le boîtier de son téléphone portable et enlève la carte SIM. Elle en place une autre, acquise auprès d'un revendeur de rue, qui n'est pas enregistrée auprès des autorités. Puis elle compose le numéro inscrit sur un petit coin de son mouchoir. Il est 19h00. Son amie Laura arrivera à 19h30. Pourvu que tout marche comme le vieux Giorgio le lui a expliqué. Elle laisse sonner un long moment. Pas de réponse. Quand elle s’apprête à renoncer, elle entend une voix d'homme, pas jeune du tout. « Pronto ! », dit la voix rauque. Maria Rosa prend son courage à deux mains et déclare d'une voix fluette : « Connaissez-vous Vivaldi et Stravinski ? ». La voix d'homme répond : « Oui, où ? ». «Cimetière Nord, allée H ». Tous deux raccrochent. Maria Rosa replace sa carte SIM enregistrée dans son téléphone.


Laura arrive comme prévu. Impossible d'avoir une seconde de retard dans le cyber-centre-ville. Les transports sont réglés comme du papier à musique depuis qu'il n’est réservé qu’aux véhicules autonomes. Bras dessus bras dessous, elles descendent les trois étages de l’immeuble et marchent jusqu'à la station z57. La navette connectée qui s'arrête au cimetière est presque vide. Elles s'installent au fond. On entend des bruits de verres qui s'entrechoquent dans le sac de Maria Rosa. Elle évite de trop le remuer. Sa main au fond de la poche de son manteau vérifie que son petit diamant de fiançailles est bien là. C’est le prix aujourd'hui pour enfreindre les interdictions et s'offrir un retour dans le passé. Elle en frémit de tout son cœur. Laura ignore encore tout.


Voilà dix-sept années que leur vie a basculé dans un monde sans couleurs, sans odeurs et sans plaisirs. Depuis cette pandémie qui a servi de prétexte à tous les changements : téléphone connecté nuit et jour à chaque service de l'État ; tests obligatoires d'immunité virale ; confinement dans un périmètre de cinq kilomètres du domicile ; suppression de l'argent cash ; interdiction de cultiver en terre, d'élever des animaux en plein air, de s’approvisionner hors des chaînes sanitaires de l'État, d'exploiter des restaurants, de livrer des repas à domicile, de boire de l'alcool. Tout est allé si vite ! Personne ne s'est méfié.


« Ils » ont profité des confinements de l'épidémie pour organiser les espaces urbains, tous sous intelligence artificielle aujourd'hui. Les antennes, les caméras, les bornes de périmètre connectées, tout a été fait en un temps record. Une certaine résistance s'est organisée, mais beaucoup se sont finalement réjoui de vivre dans un univers hyper connecté. Ils trouvaient cela pratique et fascinant. Ils étaient contents de travailler depuis chez eux, de ne plus perdre des heures dans les transports publics ou dans leur voiture, de commander sur internet. Quand ils ont compris qu'ils ne pourraient plus aller au match de football, ni boire une bière au pub, ni rejoindre leurs amis le weekend, c'était déjà trop tard ! Le mal était fait. Le cyber espace était devenu maître d'eux. La transition n’est pas encore totalement accomplie sur tout le territoire. Il reste des poches de résistance dans la campagne et les bois aux abords de la ville. Grâce aux reliefs naturels qui les protègent des drones de surveillance, d'aucuns bravent encore les interdits. Ils font pousser des légumes. Ils élèvent des chèvres et des poules. La contrebande s'est organisée avec la ville, mais les espaces possibles sont rares.


Laura est intriguée de se trouver à l'entrée du cimetière Nord. Il ferme à 22 heures. Vont-elles vraiment passer la soirée ici ? Elles y viennent parfois, leur mari y étant enterré. Mais ce soir ? Les deux amies sont nées le même mois de la même année. Ce soir du mois de septembre 2037, elles fêtent leurs quatre-vingt-dix ans. C'était au tour de Maria Rosa d'organiser une petite célébration. Cachant mal son excitation et sa nervosité, celle-ci emmène son amie à l'allée H, sur la tombe des maris enterrés côte à côte. Elle sort de son sac une petite nappe, une bougie et deux verres, puis une bouteille de Barolo, la dernière d'un carton acheté en janvier 2020. Laura s'affole. « Les caméras ! Que fais-tu ? Nous allons finir en maison de santé fermée ! ». Rosa Maria sourit. Le cimetière est le seul endroit de la ville que les autorités n'ont pas pensé à connecter. Une fois entrées, le traçage se perd et il n'y a pas de caméra. « Ils » n'ont pas pensé à surveiller les morts. Elles éclatent de rire et dégustent la première gorgée de vin, un peu passé, mais peu importe ! C'est si bon de revivre un instant d'avant. Une voix les sort de leurs souvenirs.


Un homme âgé, debout à côté d'une bicyclette, ancien modèle non connecté, leur demande si elles connaissent Vivaldi et Stravinski. « Oui », répond Maria Rosa, qui prend la grosse boite en polystyrène que lui tend l’homme d'une main, et lui glisse, de l’autre, son petit diamant de fiançailles dans la poche. Ernesto, du fond de sa tombe, ne lui en voudra pas. L'homme s'évanouit dans la nuit.


C'est Laura qui a l’honneur d’ouvrir la boite. Il s’en dégage une douce chaleur quand elle pose ses mains dessus. Une fois l'adhésif enlevé, elle soulève doucement le couvercle et là … une bouffée d'odeurs la saisit, à lui donner le vertige. Avant même que la boite ne soit complètement ouverte, elle sait. Elle reconnaît, entre toutes, sa préférée, la Quattro Stagioni maison, ses artichauts, son jambon, ses champignons. Elle sent la pâte parfaitement dorée, les olives, le basilic. Les senteurs continuent de s'échapper. Elle respire la Primavera de son amie, le fumet des asperges, la mozzarella fondue. C'est son enfance, ses propres enfants, ses petits-enfants, les fêtes de famille qui sortent de la boîte, lui entrent dans les narines et lui réchauffent le cœur. Elle sait que cette pizza clandestina sera leur ultime moment d'humanité.

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