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Nomade par Sylvaine Perret-Gentil



Beaucoup d’hommes sont partis travailler dans les grandes usines installées aux abords des villes et des fleuves. Beaucoup de jeunes femmes aussi se sont éclipsées, attirées par les lumières de la ville.

Tatiana grandit dans une tribu de femmes nomades. Elle a quatorze ans. Ses frères et sœurs ont quitté le camp pour s’offrir une vie plus confortable. Aucun d’eux ne s’est résolu à continuer à vivre en nomades.

La mère de Tatiana s’est remariée après le décès de son mari et elle ne vit plus avec le groupe. L’arrière-grand-mère, Olga, vient de mourir. Dans ce coin de Sibérie perdu, elle était celle qui savait tout et qui transmettait tout. Elle connaissait les vents, les tempêtes qui arrivaient, l’épaisseur de la glace sur le lac et les rivières, les plantes de la forêt qui guérissent humains et animaux, les bons jours pour la chasse, ceux pour planter les légumes qui pousseraient pendant le court été, comment dépecer les animaux chassés et récupérer tout ce qu’ils offrent pour les outils et les habits. Elle était, à elle seule, une encyclopédie de la nature, dont elle connaissait tous les bienfaits et les dangers. Depuis des générations, ces connaissances exclusivement empiriques se sont transmises de mère à fille. Olga était une chamane. On venait la consulter, de très loin parfois, pour toutes sortes de difficultés. L’infertilité et l’absence d’enfants, les rennes malades, les soucis de santé, les soucis d’argent.

Olga a transmis à Tatiana les rituels qu’elle pratiquait tous les jours au lever et au coucher du soleil. Celui du lait, lancé le matin dans les quatre directions pour se relier aux forces de l’univers. Celui du soir pour demander protection du troupeau de rennes contre les loups pendant la nuit. Celui des voyages quand la tribu démontait les yourtes pour aller s’installer dans d’autres pâturages.

Pour une fille de sa génération, Tatiana est un cas particulier. Elle est l’une des seules à ne pas nourrir le rêve de quitter la taïga pour aller travailler en ville. Elle est certaine que la civilisation tue la liberté. A ses yeux, il faut être bizarre pour penser qu’on peut vivre libre dans les villes, qui sont en plus de vrais nids à maladies à cause de la pollution et de la mauvaise hygiène de vie. Même si la vie d’éleveurs de rennes dans la taïga est dure, Tatiana y tient par-dessus tout. Pour elle, sa terre, son immense terre, est la plus belle des maisons. Le ciel étoilé en guise de toit. Les forêts et leurs mystères. Les lacs et leurs eaux limpides. Elle aime sa vie de nomade exigée par le troupeau de rennes. Elle aime vivre ainsi, sous le contrôle de la nature.

Sa grand-mère, Nadja, va prendre le relais d’Olga, mais Tatiana a déjà beaucoup appris auprès d’Olga et elle peut partager bien des tâches avec Nadja. Elle peut déjà transmettre ses connaissances aux jeunes enfants et leur expliquer les avantages de vivre en harmonie avec la nature. Tatiana a une grande conscience de l’importance de la vie en tribu et de la transmission des coutumes. Cette transmission est toujours essentiellement passées par les femmes. Tatiana craint que la dislocation des tribus nomades amène la fin de la capacité de l’humanité à évoluer sur terre et avec la terre, ainsi que la perte des connaissances ancestrales. D’ailleurs, on peut vivre perdus dans la taïga et ne pas être coupé du monde. Les nouvelles arrivent toujours, d’une manière ou d’une autre, par des voyageurs, par des fêtes communes, par la radio.

Les frères, sœurs, cousins et cousines des villes expliquent souvent que la vie des villes apporte des bonheurs inaccessibles dans la taïga. Cela fait sourire Tatiana. A ses yeux, ce sont des illusions de libertés et de bonheurs. Pour elle, le bonheur est un état d’esprit, où que l’on vive. Il ne dépend pas de l’argent, du confort ou des loisirs.

Dans la taïga, la yourte est bien chauffée. Tatiana a de quoi manger en abondance avec la chasse, la pêche, le lait des rennes, la cueillette et le jardin potager pendant l’été. Elle est en bonne forme et se soigne avec ce que la nature lui offre quand elle est blessée ou malade. Jusqu’ici, cela a toujours été suffisant. De surcroît, elle ne s’ennuie jamais. Chaque heure est consacrée à des tâches différentes du lever au coucher du soleil. Elle aime le long hiver, qui est un temps un peu plus calme et permet de se consacrer à des travaux plus minutieux, comme la confection des habits et des bottes, la réparation et préparation de nouveaux outils. C’est aussi la saison où l’on raconte les contes et légendes qui se transmettent depuis la nuit des temps.

Cependant, Tatiana n’est pas dupe de l’influence grandissante du monde moderne et de ses pouvoirs d’attraction. Elle sait qu’elle fera peut-être partie des derniers nomades qui peuplent la terre. Certains retournent pourtant dans la taïga après avoir expérimenté la vie urbaine, dont ils reviennent finalement déçus. C’est sa lueur d’espoir pour le futur. Elle a entendu que, de par le monde, un bon nombre d’hommes et de femmes retournaient vivre dans les campagnes et les forêts pour y retrouver un lien avec la nature rompu depuis trop longtemps. Ce besoin les conduit à se réapproprier les connaissances perdues de tout ce que la nature apporte à la vie des humains en termes d’équilibre physique et psychologique. Ils rétablissent une harmonie avec leur environnement. La vie en ville est bien plus routinière que celle des nomades. Du fait de la multiplication des moyens de communications, les heures passées sur les écrans et les chaînes télévisées entrainent aussi une perte de contact avec soi-même. Tatiana, qui a rendu plusieurs fois visite aux membres de sa famille installés en ville, a pris la mesure de la distance qui s’est instaurée entre eux. Le dialogue s’est perdu. Les centre d’intérêts sont différents. Il n’y a plus grand-chose à partager. Elle est triste de cette situation, quand bien même elle fait de gros efforts pour comprendre le choix de ceux qui s’en vont pour se créer une nouvelle vie, mais elle ne perçoit pas où est le plaisir de cette transformation. Surtout, elle craint pour les siens qu’ils ne finissent que par se confronter à un grand vide existentiel. Alors elle repart dans la taïga, où elle invoque aussi la protection de ceux qui sont devenus citadins et les inclut dans ses rituels.

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