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Oppenheimer – dans les dédales de la création ou destruction des mondes

Alex Iordachescu


C’est le propre d’un film important que d’habiter celui qui l’a regardé pendant des heures, voire des jours après. C’est le cas d’Oppenheimer, film avec lequel Nolan confirme – s’il y avait encore besoin – qu’en plus d’être un grand réalisateur, il sait aborder les questions importantes qui nous habitent, en profondeur.


Le dogme selon lequel la science et la technologie sont la véritable voie pour notre humanité est consubstantiel à l’époque « moderne » depuis l’avenue des Lumières. Porteuses des promesses prométhéennes, science et technologie sont encore synonymes de raison, quête de vérité et de bien-être, d’objectivité et d’élévation matérielle.


Si parfois des fissures se font visibles, la vision techno-scientifique les décrit comme des erreurs inévitables mais perfectibles à travers le processus même, la méthode scientifique nous permettant non seulement de les reconnaître en toute objectivité, mais également de les corriger.


Le film de Nolan questionne notre humanité face à cet immense édifice techno-scientifique.


La quête de savoir, d’un côté, la quête de pouvoir, de l’autre. La manière dont la seconde s’est approprié la première. Les conséquences d’une science et d’une technologie qui ont été mises au service du pouvoir. La réaction en chaîne qui s’ensuit, dont l’issue logique est la destruction et l’autodestruction.

Oppenheimer ( le film ), nous raconte cette histoire de façon condensée et à travers une temporalité fractale, avec l’incroyable intensité dont Nolan est capable.


Petit rappel des faits historiques: Julius Robert Oppenheimer nait en 1904 à New-York dans une famille fortunée, intellectuelle et libérale. Très tôt, il se démarque par son aisance à apprendre les langues et par son intérêt prononcé pour les sciences. Politiquement, il flirte avec les idées et les milieux communistes d’Amérique, sans pour autant adhérer au Parti. Son ouverture d’esprit et soif de connaissances marquent sa jeunesse, il découvre la nouvelle physique naissante – quantique – qui le fascine autant que l’angoisse. Il fait ses études à Harvard, puis voyage en Europe où il rencontre des grands physiciens comme Niels Bohr, Werner Heisenberg ou Paul Dirac. Surtout, il se hisse à leur niveau, devenant l’un des plus grands scientifiques de son temps.


Alors que l’antisémitisme monte en Europe et qu’il se trouve à Göttingen, Oppenheimer se découvre une soif pour la spiritualité, apprend le Sanskrit et se passionne pour Bhagavad-Gita.


Plus tard, de retour aux Etats-Unis, lorsque Oppenheimer se verra confier par le Général Leslie Groves la direction du projet Manhattan – qui verra la fabrication et l’explosion à Los Alamos de la première bombe nucléaire, appelée « Trinity » -, le grand scientifique aurait prononcé ce verset du Bhagavad-Gita : « Maintenant, je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes ».


A travers le regard d’Oppenheimer, le film nous fait traverser d’une façon magistrale l’intersection de ces vies avec des courants intellectuels et politiques, qui donneront naissance aux événements majeurs de cette époque mouvementée.

Il questionne les choix d’Oppenheimer sans les juger, mais en révélant la complexité de son être, complexité qui renvoie à chacun et à notre monde, en nous permettant de nous demande ce qu’on aurait fait à sa place. Alors que Krishna affirme que toute mort est illusion, Oppenheimer sera poursuivi tout le reste de sa vie par sa responsabilité dans la création de l’arme qui aura tué des centaines de milliers de civils à Hiroshima et Nagasaki.


Le fait d’avoir agi pour une cause qui semblait juste : il fallait que les Etats-Unis fabriquent la bombe avant les Nazis ou le fait que le Japon n’aurait jamais capitulé sans la terreur atomique – n’y change rien. Car Oppenheimer entrevoit tout à coup la destruction derrière sa création : le fait que la connaissance au service du pouvoir devient une arme monstrueuse, qui appelle sans cesse la fabrication d’une arme toujours plus puissante. Il réalise que le pouvoir est un ogre insatiable, qui règne sans partage.


Pour moi, des nombreuses questions commencent là où le film s’arrête.

Par exemple: si science et raison ne peuvent pas nous préserver de la folie destructrice du pouvoir, mais au contraire, elles peuvent porter celle-ci à son paroxysme, quelles sont les alternatives ? Si les esprits des plus brillants scientifiques de notre temps ont échoué à faire entendre raison au pouvoir, que nous reste-t-il à formuler à nous, communs mortels ?


Je ne sais pas si c’est moi qui l’imagine, mais il me semble déceler une petite indication que le réalisateur a glissé entre les lignes.


Dans les visions du jeune Oppenheimer, le monde quantique donne naissance aux étoiles et au cosmos, à la musique des sphères dont l’écoute nous rapproche des mystères du Cosmos et de l’existence.


Plus tard, ce que Oppenheimer trahit inconsciemment pour se rapprocher du trou noir du pouvoir : ses amis, son amour, ses convictions – est pourtant ce qui l’anime et qui donne du sens à sa vie.


Le réalisateur suggère qu’après la jouissance mortelle de Trinity et de ses deux procréations que l’Enola Gay va embarquer tel un ange de la mort, Oppenheimer prend conscience de ce qu’il a contribué à créer, de cette paternité monstrueuse.


Cette prise de conscience, soit-elle tardive, est essentielle. Elle pourrait signifier que nous sommes trop jeunes, une espèce immature face au pouvoir matériel qu’elle a acquis. Et que, après la guérison de la pulsion de mort inhérente au pouvoir technologique, vienne la maturation.


Apaisé, l’esprit peut non seulement déceler à nouveau la musique des sphères – mais également l’écouter en soi.






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