Penser aujourd’hui pour ne pas panser demain par Bertil Wicht


Il ne passe pas une semaine sans qu’un article présente les avancées de l’intelligence artificielle qui devraient avoir un impact décisif sur le marché du travail ou que l’on puisse lire une annonce sur l’arrivée imminente des voitures autonomes. Si l’utilité spéculative de ces annonces et le but réel de ce genre de prophéties est discutable, on peut néanmoins admettre qu’elles ont le mérite de faire rentrer ces thématiques dans le débat public, permettant de présenter un horizon flou qui se transforme continuellement, comme cet arc-en-ciel dont nous n’arrivons jamais à trouver le commencement lorsque nous nous approchons de lui.


Avec ces articles, les journalistes informent, le public se prépare à ce monde obscur, les rêveurs voient un monde des possibles s’ouvrir et les membres de cette rédaction y trouvent de l’inspiration pour des récits d’anticipation. Tout le monde y trouve son compte. Enfin, presque tout le monde.


On omet, en effet, dans cette description les individus qui ne s’intéressent pas au monde de la technologie, soit qu’ils n’y trouvent aucun intérêt, soit qu’ils le trouvent trop complexe. Comment concilier, pour ceux-là, le désintérêt avec la nécessité de se pencher sur ces innovations quand notre rôle social ou professionnel implique expressément de s’y plonger ?


Il est inimaginable de penser qu’un directeur de musée mondialement connu pourrait n’avoir aucun intérêt pour l’art. Or, la technologie est présente dans notre société et les personnes qui sont en charge de la gestion du monde social devraient être capables de réfléchir sur ce thème et d’édicter des règles pertinentes, au même titre qu’ils le font pour les caisses de pensions ou les PME ; mais est-ce vraiment le cas ?


Tout récemment les députés du sénat en France ont adopté un amendement en vue de renforcer le contrôle de l’âge des mineurs sur les sites qui proposent des contenus à caractère pornographique. Bien que cela puisse apparaitre comme un problème simple, la mise en place d’un tel dispositif est néanmoins complexe. C’est si complexe d’ailleurs qu’après s’être penchés sur l’application d’une loi similaire, le Parlement anglais a finalement enterré le projet. En effet, ce type de contrôle implique la mise en place de dispositifs qui sont facilement contournables et donc peu efficaces. D’aucuns pourraient se dire que la France a déjà anticipé cette question et trouvé une solution à laquelle les britanniques n’auraient pas pensés ; mais le Parlement français n’en est malheureusement pas à son coup d’essai lorsqu’il s’agit de propositions de lois qui défient le bon sens : Il y a plus de 10 ans déjà, les politiciens présentaient le projet de loi Hadopi, une loi permettant d’infliger des amendes en cas de téléchargement illégal en France. Résultat : de nombreux mails d’avertissements envoyés aux contrevenants, mais peu d’amendes infligées. Il était facile de contourner le système et c’était avant l’ère des VPN low-cost qui permettent encore plus facilement de frauder les mesures territoriales. Si on peut s’interroger sur l’effet de ces mesures, on peut néanmoins s’accorder sur le fait qu’un financement à hauteur de plusieurs millions de l’organisme en charge de la régulation, en pratique pour envoyer de emails, n’est pas une solution pertinente.

Ces répétitions et variations d’un même écueil entre le politique et le technologique, nous font presque nous demander si nous ne sommes pas face un mème. La viralité des mèmes fait qu’on sait qu’on va être amenés à les revoir mais nous ne pouvons pas anticiper dans quel contexte.


La suisse n’a pas été épargnée. Le fait qu’on ne puisse peut-être pas citer d’exemples à profusion montre que les thématiques techniques ne sont pas plus discutées sous la coupole fédérale. Il suffit d’aller sur le site du parlement pour s’apercevoir que ce n’est pas un sujet fréquent à l’ordre du jour. On peut d’ailleurs se demander s’il faut absolument passer par des débats parlementaires pour discuter des projets techniques et de leurs impacts sur les citoyens. Bien qu’un référendum ait déjà été lancé à son encontre, l’application SwissCovid n’a pas eu besoin d’un contrôle externe pour son développement. Cette application souffre, sans doute d’imperfections, car elle a été développée dans l’urgence, mais les craintes relatives aux données personnelles ainsi que son effectivité avaient déjà été discutées très tôt par des groupes de la société civile. Sans une application, les autorités ont eu du mal à contacter les personnes qui se sont rendues en discothèque car elles avaient menti sur leur identité sur les formulaires. Y aurait-t-il une meilleure fiabilité lorsque l’on adoptera des solutions de contrôle digitales?


La protection des mineurs est aussi importante que la protection de la santé de la population, mais pour les penser, il faut à présent prendre en compte le rapport aux citoyens, à leurs données, à leur identité, à leur vie privée et aux possibilités et conséquences des contournements des mesures mises en place. Les politiques menées doivent être à la hauteur des problématiques contemporaines, les aspects numériques ne peuvent plus être mis de côté ou compris à moitié. Bien que les décisions du parlement et l’informatique partagent des bases communes de structures binaires “oui”- ”non”, l’analogie ne doit pas être poussée plus loin. Si le parlement souhaite garder une légitimité en tant qu’organisme représentatif de la population, une meilleure compréhension de la technique et de ses interactions avec le citoyen, doit mieux apparaître dans leurs décisions. Ce n’est pas seulement nos libertés individuelles qui sont en jeu, mais notre santé qui est à présent aussi engagée.

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