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Pour l'honneur par Katia Elkaim



Flavius Tullius Aelius est né un jour de printemps de l’an 28 av J-C.

Citoyen romain et commerçant, il s’enorgueillit de ses possessions qui comprennent une villa et quelques esclaves. Il honore les dieux, fait des offrandes lorsqu’il doit et se targue d’être une source incontournable de renseignements pour la gent patricienne qu’il aime à fréquenter.

Pourtant, un jour, manquant totalement de jugeote, le brave Flavius se mit à répandre les bruits les plus infamants au sujet d’une certaine Claudia qu’il convoitait depuis que celle-ci lui a adressé la parole aimablement à la réception donnée par un certain Crixus, « certainement un parvenu gaulois naturalisé » aimait-il à penser. Après avoir essuyé une monumentale rebuffade, Flavius ne put se retenir de faire courir le bruit que Claudia, cette Puella vulgara, s’était offerte à lui impudiquement et qu’elle ne valait pas mieux qu’une de ces filles de plaisir que l’on pouvait croiser près des thermes.

Malheureusement pour lui, la jeune femme était promise à un Chevalier de l’Ordre équestre qui goûta très peu la plaisanterie et les quolibets dont il commençait à être la victime.

L’offensé dénonça l’offense et saisit la justice.

Flavius Tullius Aelius se défendit d’avoir eu l’intention de porter atteinte à l’honneur de quiconque. Il proposa de réparer et de payer mais rien n’y fit. À la fureur du Chevalier, se rajouta le bénéfice qu’entrevoyaient tous ceux qui étaient secrètement redevables à Flavius d’une mauvaise action. La sentence fut exemplaire : confiscation de ses biens et bannissement de la cité.

Flavius jura, mais un peu tard, que l’on ne l’y prendrait plus et surtout de se venger.


Nous sommes en 1205 et Flavien Tulli ne décolère pas. Il s’est pourtant fendu d’une piécette, mais la gueuse n’a même pas daigné lever les yeux sur lui. Il sait bien que la donzelle est mariée à ce vieux bouc de Bertrand. Les choses auraient pu en rester là mais, imprudent, Flavien ne put retenir une vengeance stupide et fit répandre au marché la rumeur selon laquelle il entretiendrait une relation intime avec la belle.

L’homme n’avait pas exactement mesuré que l’adultère, par quoi il fallait comprendre tout comportement jugé par l’église contraire aux bonnes mœurs, ne pouvait être tolérée que cachée. La faute devenait impardonnable si l’amoralité était découverte et carrément colossale si l’auteur s’en vantait.

Bertrand fut rapidement informé des bruits qui courraient au sujet de sa femme. Celle-ci pleura et jura que ce n’était que calomnie et que son comportement était celui d’une femme fidèle et pieuse. Bertrand ne la crut pas et personne dans le fief, à part quelques femmes qui n’avaient aucune voix à faire entendre.

La rumeur parvint jusqu’au Suzerain qui engagea les juges à agir car plus personne ne parlait d’autre chose. La sentence fut sans appel : « Et quand en la susdite maniere un homme ou une femme seront trouvez et prins en adultere, doibvent tous deux, estant liés, au marché, courir par la ville tous nudz de plein jour »

Et ainsi, Flavien et sa victime furent contraints de traverser la bourgade sous les quolibets et les coups de bâton, nus, elle le tenant par une laisse nouée à son sexe. Un témoin de de la scène rapporta plus tard : « Je les vis trotter nus aussi loin que ma vue allait, dans l'espace de trois portées de trait, depuis le pont »


Le 19 mai 1769, Antoine Flavien Tulli décrivit en ces termes son aventure de la veille au soir : Le verrier Ménétra et moi allions par dedans des broussailles. Nous trouvâmes alors un nid humain : un jeune homme et une jeune personne en train de bien faire. Je lui dis ces mots : “Croissez et multipliez”. Comme nous venions par l’effet du hasard de l’interrompre dans cette opération humaine, il nous envoya par-dessus les poiriers. Nous le fîmes repentir de son insolence, car nous passâmes tous deux sur le corps de la jeune personne à qui nous ne donnâmes pas le temps de se remettre et le nigaud qui n’osa nullement approcher. Nous nous moquâmes de lui en remerciant la jeune personne de sa complaisance ».

Jeanne, la victime était lingère, mariée à son compagnon du soir, et traumatisée. Elle porta l’affaire devant les tribunaux grâce à l’aide du jeune Jean Miéville, avocat au barreau, pour les parents de qui elle travaillait.

Lors des débats le jeune diplômé plaida : « Le viol est une infraction sordide, punie des galères. Les deux hommes qui se sont livrés à ce crime abject doivent être sanctionnés avec la plus grande sévérité ».

L’avocat Muyard de Vouglans trouvait amusant de plaider la cause des deux violeurs : « Monsieur le Président de la Cour », disserta-t-il, « comme j’ai eu l’occasion de l’écrire dans les Institutes au droit criminel en 1757 déjà, la caractérisation du viol exige une preuve de résistance inaltérée. La femme doit donc démontrer qu’elle a lutté, crié, appelé à l’aide, et ce jusqu’à la dernière seconde. Or, dite preuve n’est pas rapportée et la constatation médicale va même dans le sens contraire et je vous remercie de bien vouloir recevoir la déposition du Dr Malfois ».

Le juge hocha et fit entrer le savant qui déclina son identité et révéla sa fonction : chirurgien juré des prisons.

« Monsieur le Président, j’ai procédé à l’examen de la plaignante. Il nous faut d’abord expliquer qu’une femme non consentante est impénétrable. Le fait est physiologiquement impossible. De plus, notre examen qui a consisté à faire entrer un doigt dans les parties honteuses, nous a confirmé que la jeune femme était bien fermée, malgré nos essais qui l’ont même fait pleurer. Nous ne pouvons donc ainsi conclure qu’à une chose, si l’acte a été consommé, c’est que la jeune personne était consentante ».

Et ainsi fut dit. Antoine Flavien Tulli vécut le reste de sa vie, sans une pensée pour la jeune Jeanne et Jacques-Louis Ménétra rapporta même l’événement dans son « Le journal de ma vie ».


Audience du 29 janvier 2021 : Vous êtes bien Flavio Tulli, fils de Charles Tulli et de Pierrette, née Ciccone ?

- Oui, c’est cela.

- Vous êtes né le 18 mars 1993 à Vallorbe et vous êtes célibataire.

- C’est exact.

- Vous êtes renvoyé devant ce Tribunal pour avoir posté sur les réseaux sociaux, en particulier Facebook, Instagram et TikTok des images de vos ébats avec la victime Jane Vanquist, sans son autorisation de sa part d’une part, mais aussi en commentant les images par des propos graveleux et attentatoires à l’honneur de cette personne. Vous avez pour le surplus envoyé à ladite Jane Vanquist plus de mille messages sms ou WhatsApp en l’espace de quelques heures, entre le 18 et le 19 janvier 2020, alors même qu’elle vous disait ne pas pouvoir vous rencontrer car elle était en quarantaine comme cas contact.

- Ce n’est pas tout à fait comme cela que cela s’est passé ; Jane m’a laissé penser que nous étions amoureux l’un de l’autre et que nous allions nous marier. Puis, du jour au lendemain, elle a cassé notre relation sans me donner de vraies explications. Je veux juste qu’elle m’explique.

- Elle a demandé à ne pas être confrontée à vous, mais nous a expliqué que vous la harceliez et vous montriez excessivement jaloux. Elle nous a dit qu’elle n’avait d’autre solution que de mettre un terme à cette relation.

- J’en prends note mais je conteste les faits.

- Savait-elle que vous filmiez vos ébats ?

- Elle savait que je filmais beaucoup, c’est une de mes passions. Elle devait bien s’imaginer que je filmais aussi nos ébats

- !!

Quelques heures plus tard : Flavio Tulli, vous êtes condamné, eu égard à l’absence d’inscription dans votre casier judiciaire, à une peine pécuniaire de 180 jours-amende, le montant du jour étant fixé à 100 fr. pour tenir compte de votre situation financière.

Dans la mesure où votre prise de conscience n’est pas des plus convaincante, la peine sera ferme.


Flavyxx Tullux serrait virtuellement la main des investisseurs qui venaient de lui promettre un important financement pour sa nouvelle plateforme de jeux sexuels complètement virtuels. Le principe est simple : le joueur entre dans un univers de maison de plaisir où il peut trouver chaussure à son pied. Les personnages plus vrais que nature sont tous des créations de l’intelligence artificielle et le joueur, grâce à un harnachement sensoriel très sophistiqué expérimente des sensations au-delà du réel.

Flavyxx s’apprêtait à déboucher une bouteille pour fêter quand le visage d’un inspecteur de police s’afficha sur l’écran de contrôle de la porte d’entrée de son bureau.

« Monsieur Tullux, nous avons un mandat de perquisition de vos disques durs et de tous vos clouds. La perquisition a déjà commencé et je vous invite à ne pas quitter la pièce où vous vous trouvez. Tout mouvement sera considéré comme une entrave à une mesure d’enquête ordonnée ».

- Mais, de quoi s’agit-il exactement ?

- Vous êtes prévenu d’avoir, le 10 août 2064 à 21h00, utilisé le visage de Madame Jannik Claude, comme unique visage de votre plateforme de jeux sexuels, faisant d’elle, l’unique protagoniste de toutes les fantaisies offertes aux utilisateurs hétérosexuels.

- Je ne le conteste pas.

- Vous avez la possibilité de vous expliquer en appuyant sur la touche #. Vous pouvez aussi réenregistrer votre déposition en appuyant à nouveau sur la touche #.

- Je regrette ce que j’ai fait, je le regrette vraiment, mais c’était un coup de colère. Vous comprenez, Madame Claude venait de me quitter. Nous sommes à nouveau ensemble et je me suis déjà excusé. Elle a retiré sa plainte me semble-t-il.

- C’est exact, mais il s’agit d’une infraction poursuivie d’office. Acceptez-vous la procédure rapide et simplifiée. Elle permet une sanction immédiate et plus courte, mais ne peut être appelée.

- Ouais, ouais… Allons-y…

- Bien, Monsieur Flavyxx Tulux, vous êtes condamné à trente jours de privation de droits numériques. Tous vos accès vont être coupés durant ce laps de temps. En cas d’urgence vitale, mais en cas d’urgence vitale seulement, vous serez admis à appeler un numéro d’urgence au moyen d’un smartphone qui vous sera remis en prêt. Vous êtes informé qu’en cas d’évasion numérique, la peine pourra être doublée, voire triplée.

Vous avez deux heures pour prendre vos arrangements.

Je vous souhaite une bonne fin de journée.


Photo by Polina Tankilevitch

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