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Quand le robot se fait artiste par Sylvaine Perret-Gentil

Dernière mise à jour : 4 mars 2021



En octobre 2018, une œuvre peinte de Edmond de Belamie s’est vendue aux enchères pour 432’500$ chez Christie’s. La particularité de cette peinture, qui représente un portrait, est qu’elle a été considérée comme la première création autonome de l’intelligence artificielle ou, du moins, comme étant davantage l’œuvre du robot intelligent que celle de l’humain. Cette nuance permet de préciser que c’est le collectif d’artistes français Obvious qui a empoché le prix d’adjudication, car ce sont ces artistes qui ont « nourri » l’algorithme d’images de peintures créées par l’homme et entraîné la machine à créer ses propres images. Eh oui ! Le robot, aujourd’hui, ne se contente plus de reproduire des procédés de fabrication. Il devient capable de concevoir quelque chose de nouveau, capable de composer, peindre, écrire en prose ou en vers, une œuvre originale, grâce à des algorithmes et un réseau neuronal artificiel qui se complexifie. La machine se ferait donc artiste.

L’intelligence artificielle sera-t-elle capable, un jour, de créer sans intervention humaine ? C’est la question. Est-ce que ce sera de l’art ? C’est l’autre question.

Le fait même d’énoncer que l’intelligence artificielle serait en passe de créer des œuvres artistiques sous-entend qu’elle peut remplacer l’humain dans ce domaine et éclaire peut-être le débat actuel sur la nature essentielle, ou non, attribuée à nos activités en ces temps d’épidémie. Nos autorités ont unanimement condamné, dans le monde, tous les artistes au silence, les musiciens, chanteurs et danseurs en fermant les salles de concert et de théâtre, les écrivains en fermant les librairies et bibliothèques, les peintres, sculpteurs et photographes en fermant les lieux d’exposition et musées. Tous ont jugé que le maintien du lien avec les activités artistiques n’était pas indispensable à notre vie quotidienne. L’art ne serait donc pas une qualité essentielle de la vie humaine sur terre.

Si l’on en est arrivé là, c’est que la notion et la compréhension de l’art ont subi une dérive assez dramatique au cours de la période de la montée en puissance des technologies. Forme suprême de l’expression humaine, l’art ne semble plus compris aujourd’hui et vendu, surtout, que comme un loisir au mieux, un passe-temps au pire. Un loisir comme un autre, puisque l’on mentionne, toujours ensemble, la fermeture des restaurants, bars, institutions culturelles et sportives dans les mesures anti-épidémies. Un divertissement jugé, de surcroît, parfaitement consommable sur internet.

Attribuer certaines qualités artistiques à un robot est une chose. C’en est une autre, comme le répand le discours dominant, de réduire l’art au rang de produit à la portée d’un robot, même intelligent. C’est pourtant la tendance depuis plusieurs décennies, où une forme de consommation courante d’une culture de masse prend le dessus, au détriment du véritable sens et des missions de l’art, dont on n’entend plus beaucoup parler.

L’art est difficile à définir et ce qui le distingue de toutes les autres activités humaines, notamment des sciences et des métiers, a intéressé plus d’un grand philosophe. Kant, en particulier, s’est attelé à la tâche. Pour lui, on doit opposer liberté et mécanisme. L’art est une pure production de la liberté. L’imagination, au lieu d’être soumise aux règles de l’entendement comme dans la connaissance, va développer librement ses représentations sans les enfermer dans un concept. Kant recourt à la notion de génie pour expliquer le principe de l’art. C’est une présence naturelle du génie dans l’esprit qui est à son origine. Le génie produit comme une nature libre. C’est lui qui apporte répons