Razing a Nation de Nigel Roth (version française)


L’année 1978 est peut-être connue du grand public à cause de la folie de l'Unabomber à la Northwestern University ou grâce à la naissance d’un jeu d’arcade qui révolutionnera nos vies à jamais : Le Space Invaders.

Cette année-là pourtant connut d’autres événements marquants, parmi lesquels on pourrait citer le cas de David Michael Rorvik qui a affirmé avoir participé à la création d'un clone humain, ou, bien plus importante, la création au premier étage d’une maison de la très fréquentée Edgware Road à Londres, de la Ryness Valley Railway.

Ceux qui connaissent la RVR savent que, curieusement, l’entreprise était basée dans les Alpes suisses, que son matériel roulant provenait de l’ancienne Allemagne de l’Est, la RDA, de la CSD tchèque, de la MAV hongroise ou encore du PKP polonais, le tout tiré par des locomotives diesel bleues de la British Rail, et que le parc comprenait aussi quelques wagons avec des saucisses de porc Palethorpes sur le côté et des fourgons de fret plus anciens aux roues mal assorties.

Quoi qu'il en soit, la RVR roulait jour et nuit (surtout de jour) jusqu'à la ville de Ryness et retour, via quelques tunnels et une chute d'eau. De temps en temps, le train déraillait un peu, mais un ancien wagon-grue rouge, toujours à portée de main, remettait l’engin sur le droit chemin. Il n'y a jamais eu de morts, ni de blessés, bien qu'une vache ait été brièvement piégée sous une voiture de patrouille de la Mitropa.

À l’époque, j’avais 12 ans et le monde des modèles réduits à l'échelle HO représentait pour moi une distraction fantastique qui me changeait d’une activité nocturne, quelque peu illégale, qui consistait à remplir les étagères du magasin d'alcool de mon père, ou de la torture que représentait la résolution de longues divisions, dont l'utilité m'échappe encore quarante et un ans plus tard. Cette passion pour les modèles réduits de wagons de chemin de fer de toute provenance, sauf de Ryness, ne m’a jamais quittée, comme mon obsession pour la miniaturisation de tout ce que je voyais.

Le roi du Siam, aujourd'hui la Thaïlande, Vajiravudh, plus connu sous le nom de Rama VI ou Phra Mongkut Klao Chao Yu Hua avait aussi l’obsession du plus petit, une passion encore plus grande que la mienne. Il considèrerait sans doute les troubles actuels dans son pays comme dérangeants et fâcheux, et se lamenterait certainement sur les grincements de la transformation de la Thaïlande dans ce 21ème siècle.

Vajiravudh devint roi à l'âge de vingt-neuf ans et dirigea son pays jusqu'à sa mort en 1925. Il avait reçu une solide éducation très britannique au Collège militaire royal de Sandhurst près de Guildford, et suivi des études de droit à Christ Church à Oxford. Il faisait partie des convives invités à boire le thé et manger des crêpes au couronnement d'Edward VII en 1902.

C'est probablement au cours de son séjour en Grande-Bretagne que le roi Vajiravudh acquit cet amour quintessenciel pour tout ce qui est miniature, comme moi plus tard, peut-être grâce à Wenman Joseph Bassett-Lowke qui, en 1899, dynamisa le marché britannique du modélisme ferroviaire avec ses modèles réduits exceptionnels.

Alors que Bassett-Lowke fabriquait des connecteurs de couloir et dessinait des tampons et des bogies à Northampton, le roi Vajiravudh trouvait un terrain dans le parc Dusit, à quelques encablures de l'actuel bâtiment du Congrès à Bangkok, et commença la construction de la ville de Dusit Thani.

Pendant ce temps, à Londres, la Ryness Valley avait fait l’acquisition de trois splendides chalets alpins posés au sommet d'un virage dans un coin reculé, en attendant qu’ils nr deviennent accessibles par une nouvelle route.

La ville de Dusit Thani était évidemment grandiose. Elle comprenait des palais à échelle réduite et des bâtiments gouvernementaux, des hôtels et des restaurants, des gratte-ciels de douze étages, des services publics comme des hôpitaux et une caserne de pompiers, une tour d'horloge, des ponts, des canaux et des écluses en parfait état de marche, ainsi qu'une série de logements de domestiques.

La seule différence entre Dusit Thani et les chalets de Milton Keynes, est que Dusit Thani n'était qu’à un quinzième de la grandeur nature et avait un véritable but, alors que Milton Keynes à taille réelle n’en avait aucun.

Le roi Vajiravudh se retournerait sans doute dans sa tombe grandeur nature, en voyant à quel point le gouvernement actuel de Thaïlande glisse de manière inquiétante vers la dictature en arrêtant les principaux leaders du mouvement démocratique et en interdisant les réunions d’opposants, parce qu’il avait anticipé cette lutte il y a plus de cent ans déjà.

Après avoir implanté des académies militaires, des collèges et des écoles publiques pour ses citoyens, et amélioré le système de santé du Siam, en créant les premiers hôpitaux publics du pays, le roi avait pour but, en construisant sa micro-cité, de sensibiliser les nobles de sa Cour aux concepts d'égalité et de démocratie, principes auxquels il croyait ferme pour son pays.

À peu près à la même époque, Bassett-Lowke imaginait une pléthore de modèles récréatifs, et importait des modèles réduits, adaptés aux Britanniques, de fabricants comme Bing et Carette afin de permettre à tous les amateurs et collectionneurs de posséder des objets de même qualité que ceux que l'on trouvait en Allemagne ou en France.

Quel que soit le calibre, le modéliste britannique pouvait désormais se prélasser dans la gloire de la livrée vert pois du LNER, ou dans la richesse du rouge profond du LMS. Le modélisme ferroviaire en Grande-Bretagne a ainsi explosé dans un essor sans équivalent.

Ceux qui ont manifesté hier à Bangkok, appelant à une réforme immédiate de la monarchie, et lançant le salut à trois doigts des Hunger Games, sont également proches de l'explosion. Ceux qui rentrent chez eux, indemnes pour la plupart, rendront peut-être hommage au roi Vajiravudh, premier champion de la démocratie dans leur pays.

Le roi, appelé tout simplement « Monsieur Rama » pour être sur un pied d'égalité avec son entourage, fit construire à l’identique les maisons des membres de sa cour dans la ville miniature. Il organisa ensuite des débats idéologiques et philosophiques entre les deux groupes politiques, le Parti Bleu et le Parti Rouge et fit tenir des élections. Le nouveau gouvernement élu rédigea une constitution de la nation, qui fut imprimée dans les journaux de Dusit Thani et postée en utilisant les propres timbres de Dusit Thani.

Ryness n’eut pas droit à ce genre de traitement. On installa toutefois quelques maigres poteaux téléphoniques, de manière à acheminer une électricité filante et instable vers ces chalets, pour que les occupants se sentent moins abandonnés sur cette crête, à côté de leur chauffage à thermostat.

Le roi Vajiravudh avait l'intention de montrer et d’expliquer la démocratie, estimant qu'il s'agissait d'un concept qui devait être vécu pour être complètement compris. Malheureusement, comme souvent l'intention ne suffit pas toujours.

Le roi mourut en 1925, et les travaux de Dusit Thani s’arrêtèrent en même temps. Bien que certains aient tenté de poursuivre la construction de la ville, celle-ci ne fut jamais achevée. Et tandis qu’au début des années 1930, la monarchie absolue était remplacée par une monarchie constitutionnelle que les Thaïlandais d'aujourd'hui s'efforcent de réformer davantage, la ville fut laissée à l'abandon.

La majeure partie des bâtiments et des idées, comme la démocratie qu'elle cherchait à incarner, ont été détruits, et il ne reste plus qu'un minuscule kiosque à musique de cette grande expérience de Dusit Thani.

Le propre déclin de Bassett-Lowke commença au milieu du XXème siècle, lorsque l'intérêt pour la micro-ingénierie mécanique diminua et que des fabricants américains comme AC Gilbert et Lionel s’emparèrent du marché, oubliant toute idée d'égalité dans la propriété.

La Ryness Valley Railway a également cessé définitivement ses services au milieu des années 80, lorsque son principal opérateur a été transféré dans le nord de Londres par sa société mère, qui n'avait guère d'estime pour les habitants de Ryness, lesquels n’eurent d’ailleurs pas leur mot à dire.

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