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Retrouvailles 2.0 par Katia Elkaim

Mis à jour : mai 17




Entre le 16 et le 26 mars 2020, les gouvernements de plus d’une centaine de pays et quelques milliards d’habitants ont ordonné à la stupeur générale un confinement de la population mondiale, plus ou moins strict.

Certains, incrédules se sont mis à faire du pain, le sourire aux lèvres en pensant que le monde en faisait un peu trop, tandis que d’autres, et pas seulement les hypochondriaques, préféraient être dans le déni plutôt que dans la panique.

John, 51 ans, analyste financier auprès d’une grande banque suisse, a accepté de se délocaliser auprès de la branche de Singapour. Séparé depuis peu de sa femme dans la douleur, il voulait tourner la page. Certes, son fils Jake, 17 ans étudie à Genève, mais en vingt-deux heures, il peut rentrer presque n’importe quand, plusieurs fois dans l’année, et c’était ce qui était prévu.

Silna, 37 ans, est bulgare. Elle a rencontré Stuart, 40 ans sur un site de rencontre. La mayonnaise a pris et le couple se retrouve tantôt à Sofia, tantôt à Édimbourg où Stuart enseigne la littérature. Silna envisage de déménager à terme, une fois que son fils de 14 ans ne sera plus dépendant d’elle. Elle sait qu’en deux heures au plus et à moindre coût, elle peut retrouver son amant pour le weekend.

Yannis, 41 ans, est ophtalmologue. Il n’est pas marié et n’a pas d’enfant. Il a accepté un poste dans un hôpital de Londres pour parfaire sa formation. Il aurait pu partir à Chicago, mais sa mère veuve vit à Athènes. Il est fils unique. Comme elle est de santé fragile, il préfère être à trois heures de vol plutôt qu’à onze.

Laura, 20 ans, militante de la cause animale depuis son plus jeune âge, s’est engagée dans une réserve près de Hoedspruit en Afrique du sud. Elle doit y passer une année à soigner des rhinocéros. Sa famille n’est pas très fortunée et elle a longuement économisé pour acheter son billet et celui de ses parents qui vont venir la voir au moins à une reprise. C’est le voyage de leur vie. Ils n’ont encore jamais passé douze heures dans un avion.

Jake, le fils de John devait rendre visite à son père à Pâques. Le voyage a été reporté. Silna aurait pu être confinée avec Stuart, mais le hasard du calendrier les a séparés.

Yannis envisageait de passer le weekend à Athènes, mais des amis lui ont proposé une sortie et il a repoussé son voyage à la semaine suivante après s’être assuré que sa mère allait bien.

Les parents de Laura ont attendu le mois de mai pour savoir s’ils pourraient partir et comme leur vol a été annulé, ils se débattent avec la compagnie d’aviation pour être remboursés. Ils espèrent replanifier leur visite à l’été.

De toute façon, toutes les frontières sont fermées…

L’été est passé.

Toutes les frontières sont restées fermées…

Jake a eu son anniversaire. Il est devenu majeur, sans son père. Au début, John et Jake avaient de longues conversations à propos de tout et de rien. Ils se fixaient un rendez-vous par video conférence le samedi à 17h00, heure de Genève. Après quelques mois, Jake a commencé à manquer certaines de ces rencontres, parce que 17h00 est une heure bâtarde, pas au début, ni au milieu ou à la fin de la journée. Les moments père-fils se sont espacés et puis plus rien à part quelques messages laconiques dans la journée.

Toutes les frontières étaient toujours fermées…

Silna et Stuart se sont dits des milliers de « je t’aime » et de milliers de « tu me manques ». Silna s’est révoltée. Elle a investigué tous les moyens possibles pour se rendre en Ecosse puis elle s’est résignée à attendre car…

Toutes les frontières étaient fermées…

Yannis a reçu un appel ; était-ce en juin ou en juillet ? Sa mère était mourante. Il a cherché un moyen de se rendre à son chevet en urgence, mais les formalités étaient impossibles à remplir dans des délais acceptables et sa mère s’en est allée, sans lui, pas seule, mais sans lui. Tout cela parce que…

Les frontières étaient fermées…

Il n’a pas pu assister aux obsèques.

Laura a terminé son année de stage sans revoir ses parents. Elle aimerait rester en Afrique du sud. Elle y a rencontré Anders. Elle hésite parce que ses parents sont si loin et qu’ils lui manquent. Elle ne peut imaginer se marier sans eux. Ils ne viendront pourtant pas parce que

Les frontières sont fermées…

Jules Verne avait imaginé un tour du monde en 80 jours à une époque où le voyage lointain était le plus souvent synonyme d’adieu. Celui qui partait savait à quoi s’en tenir et ce n’était que lorsque l’appel de l’aventure était le plus fort que le voyageur sacrifiait sa relation à ses proches. On partait alors en voyage avec la même dévotion que l’on entrait au couvent. On s’isolait d’une partie de son monde en priant de le revoir un jour.

John n’a pas choisi de se priver de voir grandir Jake ; Silna n’aurait certainement pas investi autant dans sa relation avec Stuart pour se languir de lui ; Yannis s’en voudra toute sa vie d’avoir fait la fête ce fameux weekend et Laura ne parvient pas à fixer une date et tout cela parce que ces maudites frontières sont fermées.

Alors, quand les frontières se sont entrouvertes, des centaines de John, de Jake, de Silna, de Stuart, de Yannis ou de Laura se sont précipités dans les aéroports, le cœur battant, isolés des heures durant dans des espaces aérés et individuels, supportant un masque étouffant pour enfin revoir un fils étranger, un amant peut-être désintéressé, une tombe inconnue dans un cimetière pas plus familier et des parents vieillis.

A l’heure où la proximité est vénérée comme une valeur fondamentale retrouvée, ayons une petite pensée pour ceux qui jusque-là, ignoraient qu’ils étaient des aventuriers.

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