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Sans un mot par Marga Lemoyne



C’est arrivé ! C’est maintenant ! Jusqu’à la semaine dernière l’annonce du virus m’apparaissait comme une blague… de mauvais goût certainement mais comme une ironie. C’était un lundi matin, aux nouvelles de 6h que l’« INFO » était tombée. Non pas que l’on ne nous y avait pas préparés ;

Dès le jeudi précédent des messages d’alerte étaient parvenus de part et à travers le monde entier avais-je eu l’impression : des messages anxiogènes, des messages de mort imminente. Mais dans ce cas… Qui allait survivre ?

Il s’agissait d’un virus. C’était une certitude… Mais la grippe en est un et elle n’a jamais été aussi meurtrière… Sauf peut-être au début du siècle dernier ; Personne n’est vivant aujourd’hui pour en parler… C’est peut-être simplement une histoire de contes que l’on raconte aux enfants pour qu’ils se fassent vacciner. Transmis par les animaux pour les uns, fabriqué en laboratoire pour d’autres… - Qu’importe ! Avais-je envie d’hurler. Qu’importe si nous mourons tous… Un autre règne viendra ; plus naturel en tout cas… Et finalement ; n’est-ce pas ce que nous voulions tous… Éperdument.


6h01. Lundi. Première semaine. Annonce des premières règles, des premières contenances… Approximatives peut-être ; mais qui sait ?La pandémie couvre l’ensemble des continents du nord au sud, d’est en ouest personne n’est épargné ; seuls le sont les îliens. Il est recommandé de ne pas sortir de chez soi sauf en cas d’extrême nécessité comme la maladie (c’est alors que chacun paraît suspect ; une toux seule peut déclencher une hystérie collective… Et si tout à coup j’avais une quinte de toux, ou pire, et si je me mouchais… que m’arriverait-il ? Que ferais-je à l’Autre qui hier était mon voisin si ça lui arrivait ? Ou la faim (on raconte que des villages se sont barricadés et que ces gens sont morts… de faim ; il faudra donc prendre ses précautions… Mais lesquelles ? Papiers toilette, mouchoirs, désinfectant ou féculents ? Pour moi à ce stade le mystère reste entier). Il est recommandé de désinfecter tout objet ayant été en contact avec l’extérieur (pourquoi pas en avalant de la javel… - c’est effectivement une option qui en vaut bien une autre…) et surtout, il est imposé une quarantaine à durée indéterminée (hier c’était dimanche… Je regrette de ne pas avoir eu le temps ou la présence d’esprit de faire quelques courses… En même temps ; pour acheter quoi ? Quelle est ma première nécessité ? Il est 6h04 et je ne le sais toujours pas… Pourtant la grande marée avance…). Tous les avions et l’ensemble des transports publics sont mis à l’arrêt pour une durée indéterminée (J’ai toujours préféré marcher ; le pas creuse l’empreinte.).


6h02. Lundi. Deuxième semaine. Annonce des mesures d’urgences dîtes « sanitaires » … - Mais que se passe-t-il ? Je regarde les informations télévisuelles et je vois des langues entières de cercueils alignés ; l’image est si violente que je mets quelques secondes à la réaliser. Comment est-ce possible de faire des fosses communes alignées comme des tulipes ? Et puis il y a l’espoir, fou d’expectatives et fou de craintes ; on annonce des vaccins voire des médicaments…

Et s’il était possible de nous sauver ? Véritablement… Le ferions-nous ? Des attentes d’autorisations sont en cours… En cours de quoi ? L’urgence est à la fois au premier et au second plan… peut-être y en a-t-il un troisième, ou un quatrième… ou un onzième comme en physique pour la théorie des cordes. Alors qui décidera de notre survivance ? Sont annoncés des plans d’urgence pour sauver les petites entreprises… Ou les grosses. Les licenciements abondent et se déversent dans l’océan des PIB, tous continents confondus, en chute libre. Les petits commerces bénéficient d’une aide « Majeure » soit « exceptionnelle » et « décisive » ; pourtant sans résultat sur le dénouement annoncé ; soit les desseins décisionnaires soit l’attente des populations… En a nourri la garde. Le Drop shipping se vulgarise pour devenir la forme élémentaire d’échange. Pour auréoler le tout, toute manifestation culturelle et /ou sportive est dorénavant prohibée ; que feront les athlètes des jeux olympiques qui auraient dû avoir lieu cette année ? Comment leur imposer de briller sans idolâtres ? N’est-ce pas pour cela qu’ils s’entraînent pendant quatre ans ?


6h03. Lundi. Troisième semaine. Sans un mot… Émergence du monde bleu. Juste un cache-poussière ou une réalité ?

Le virus s’est multiplié mais il a également muté ; créant de nouvelles souches dans chaque continent et finalement dans chaque pays. Il est dorénavant impossible de trouver un vaccin dit « complet ». Il existe pourtant des vaccins mais ils ne sont efficaces que sur certaines souches, et les autorisations pour les médicaments sont toujours à l’étude ou en suspens. Les emplois d’activité professionnelle, d’exécution, de main-d’œuvre et même d’industrie ont disparu des continents. Le monde entier semble à l’arrêt. C’est pourtant un casse-tête que ne connaissent pas les îliens. C’est à ce moment que l’ombre de la perfection humaine s’est révélée ; Tous ! de la Grande-Bretagne à l’Australie en passant par la Nouvelle-Zélande (et ça sans compter les « petits » archipels) ont décidé d’une voix commune de nous sauver. Nous qui les méprisions jusqu’au virus, qui les méconnaissions, qui les dépressions à force de désintérêt. Nous les méjugions… Mais ils ont fait aux continents une proposition tangible et irréprochable ; ils nous ont proposé une compensation mensuelle sous forme d’allocation chômage ; Ils ont décidé de travailler à notre survie alors que les morts se comptent par millions, ils ont décidé d’être réels. Cette option nous l’avons prise par manque d’alternative ou par détermination ? Il n’y a eu aucun vote, aucune répartition… Juste une alternative de triage.


6h04. Lundi. 1 an après l’apparition du virus. Sur chaque continent nous sommes tous à égalité ; nous touchons les mêmes aides du chômage universel et chacun peut se consacrer à sa passion sans que cela impacte sur sa vie personnelle ; finalement, nous avons trouvé l’origine du capitalisme… Mais, parfois, lorsque je suis seule je me demande : « Et des Autres ? que reste-t-il ? »


Photo by Pouria Teymouri