Singularité plurielle par Sylvaine Perret-Gentil


« Est-ce que Monsieur Stan McEveety est dans sa chambre ? »


Milton venait de franchir le seuil de la maison de retraite Tree-Of-Life-5 à New-York, en cette veille de Thanksgiving 2038.


Le robot d’accueil lui indiqua que Monsieur Stan était bien signalé dans sa chambre.

Deux minutes plus tard, Milton embrassait chaleureusement son grand-père. Très âgé, Stan avait encore l’esprit alerte et l’œil pétillant.

« Voilà un bail que je ne t’ai revu ! » lança le vieux Stan à son petit-fils. « Installe-toi ! Il y a une bouteille de Whisky dans le bas de ma table de nuit et des glaçons dans le réfrigérateur. Sers-nous un verre ! »


Milton s’exécuta et tous deux prirent place sur le canapé qui faisait face à la baie vitrée. Ils regardèrent la première neige tomber.


« Cela fait un moment, en effet, répondit Milton, je regrette de ne pas être venu plus souvent ces dernières années. En fait, je viens très peu à New-York depuis que j’ai pris ce poste de chercheur à la Silicon Valley. Cela me laisse peu de temps pour revenir. »

« Alors, raconte-moi ! Qu’est-ce que tu cherches ? », lui demanda Stan, en clignant de l’œil.

« Eh bien, je travaille sur de nouveaux développements de l’Intelligence Artificielle. Sais-tu que nous sommes très près de franchir le seuil de la Singularité ? »

« J’ai lu un certain nombre de choses à ce sujet, mais je suis un peu dépassé », soupira Stan.

Milton s’anima soudainement : « Tu sais, ce sera un moment absolument incroyable dans l’histoire humaine ! Ce sera …, comment dire… un instant de bascule ! Nous serons enfin parvenus à créer une machine plus intelligente que nous grâce aux progrès de l’Intelligence Artificielle ! Te rends-tu compte ? Et cette Super-intelligence sera capable de s’auto-améliorer indéfiniment, ce qui conduira à une explosion de l’intelligence. Les capacités humaines seront dépassées ! C’est ça la Singularité technologique ! ».


Stan regarda à travers son verre de Whisky. Un verre en cristal. Il avait toujours aimé cette transparence ambrée et les dessins des gouttelettes formées par les glaçons.

Il tourna les yeux vers son petit-fils et lui sourit :

- « C’est vraiment très impressionnant Milton ! Mais qu’allez-vous faire avec toute cette intelligence ? »

- « Tu sais grand-père, les développements des nano- et biotechnologies et des sciences cognitives, associés à l’Intelligence Artificielle, pourront sûrement conduire à la fusion de la biologie et de la technologie chez l’homme. Nous pourrons assister à la naissance d’un nouvel humain, avec un Super-cerveau et un corps qui pourra être sans cesse renouvelé ! »

- « Mon Dieu, Milton, préserve-moi de devenir un tel spécimen ! »

- « Mais pourquoi ? Ne serait-ce pas merveilleux d’avoir le choix de mourir ou de vivre sans fin ? Bientôt, on pourra changer les organes du corps malades ou trop usés. On pourra retrouver une nouvelle jeunesse. On pourra vaincre la maladie et les handicaps. On pourra vaincre la mort ! N’est-ce pas ce à quoi nous aspirons tous, sujets à toutes sortes de maux et voués à la finitude ? »

- « Vois-tu Milton, moi, cette finitude, elle me convient. J’ai le sentiment d’avoir accompli mon temps terrestre et je suis assez serein face à la perspective de retourner dans les étoiles. Une vie, c’est comme une longue année, avec le printemps de l’enfance bouillonnante et créatrice, l’été de la construction, de l’installation et de l’expansion familiale, sociale et professionnelle, l’automne du retour en soi et à soi comme l’énergie de la nature qui retourne dans la terre. Maintenant, je suis dans l’hiver de ma vie. J’ai quitté mes habits de scène. J’ai laissé mes douleurs et mes dépits derrière moi. Mes désirs sont simples. On dit que les vieux sont sages. Ce doit être un peu ce sentiment de retour au calme. »

- « C’est une vision ancienne des choses grand-père. Aujourd’hui, on peut élargir cette vision jusqu’à des horizons insoupçonnés ! Nos esprits doivent s’ouvrir pour accueillir une telle révolution. C’est la vie et l’humanité elles-mêmes qui pourront être transcendées ! »

- « Ahhh… ? Est-ce vraiment la transcendance que nous devons rechercher ? … Au fond de moi, quelque chose me fait croire que c’est sacrilège de modifier la nature. Tu parles des hommes comme s’il s’agissait d’un produit manufacturé que l’on pourrait modifier à tel point que le principe même du vivant sur terre serait éradiqué… »

- « Mais quel principe et quelle nature ?? L’humanité s’est développée, s’est adaptée et elle a progressé. Elle a maîtrisé son environnement avec des capacités croissantes. Elle a amélioré ses conditions de vie. Elle a créé de la richesse, beaucoup de richesse ! Ce que l’on envisage dans un futur proche, c’est juste une étape supplémentaire. Il n’y a pas de morale dans tout cela grand-père, parce qu’il n’y a ni bien, ni mal, juste une évolution. »

- « Franchement, je crois que l’homme a bien davantage soumis son environnement et abusé de lui au détriment des autres espèces ! Quoi qu’il en soit, je ne parle pas de morale, mais plutôt de connaissance et de conscience. Le principe du vivant, Milton, c’est celui qui veut que l’on naisse et l’on meure en acceptant son heure … toi tu me parles de ne plus mourir et, avec vos technologies, il n’y aura bientôt plus besoin de naître non plus ! Vous parlez de transcender l’humain et la vie, mais que savons-nous finalement de l’humain à ce jour ? La science est peut-être capable de répliquer les processus de son cerveau pour créer de l’intelligence artificielle, mais que sait-on vraiment sur les développements du cerveau humain et ses potentiels ? »

- « On en sait assez pour pouvoir envisager sérieusement d’amplifier l’intelligence humaine. Les avancées de la bioingéniérie, du génie génétique, des médicaments nootropes, du téléversement de l’esprit et des interfaces cerveau-ordinateur directes vont permettre, sous peu, de créer un Sur-humain doté d’une Super-intelligence. Il sera capable de continuer à maîtriser les évolutions de la machine Super-intelligente ! »

- « Oui Milton ! Et votre Super-machine, qu’est-ce qu’elle fera ? Analyser une somme gigantesque de données, okay ? Analyser des chiffres, des statistiques, des marchés, des comportements, okay ? Tirer des schémas et des conclusions de ces analyses, okay ? Faire des propositions sur des options à privilégier et des propositions d’amélioration, okay ? C’est déjà ce que fait l’Intelligence artificielle aujourd’hui, principalement affectée à l’économie pour améliorer la compétitivité et les rendements. Voilà ! Et un Super-humain sera quoi ? Une Super-Machine-A-Calculer ? Franchement Milton, est-il possible que vous vous interrogiez aussi peu sur les idées et les concepts avec lesquels vous travaillez ? »

- « Que veux-tu dire grand-père ? »

- « Dans votre science, aussi extraordinaire et performante soit-elle, l’humain est vidé de son contenu. Votre science est froide, Milton, et elle est si limitante pour l’humanité. Vous parlez de Singularité, mais vous avez précisément perdu toute conscience de ce qui rend l’être humain si singulier !! D’où nous viennent nos pensées Milton ? Ces pensées qui ont permis à de grandes civilisations, des révolutions, des bouleversements de société, des grandes inventions de voir le jour ? Crois-tu qu’elles soient uniquement le produit des processus de notre cerveau et de notre intellect tels que vous les voyez ? Crois-tu que vos Super-machines seront capables de penser ? »

- « Euh … on cherche, … mais cela fait encore partie des énigmes à percer. »

- « Oui, et vous ne prenez pas le chemin pour cela … à moins que … vous ne deviez prendre ce chemin pour reconnaître enfin les bornes de l’intelligence et aller au-delà. Car, mon cher Milton, au-delà de l’intelligence, il y a, en chaque être humain un désir, on peut même dire une exigence, d’agir à partir d’impulsions personnelles et en tant que personne libre. Il y a, en chacun de nous, un espace de liberté, où nous sommes chez nous, en nous-mêmes, avec nos pensées, nos sentiments et notre volonté. Cet espace, aucune machine ne peut le créer, ni le reproduire.  Penser, sentir, vouloir, Milton, c’est ce qui forme une unité en nous et c’est ainsi que se définit la Singularité de la nature humaine, par rapport à toute autre espèce vivante, à laquelle il faut s’intéresser. »

- « Pourquoi tiens-tu autant à ce que l’on s’y intéresse ? Qu’y a-t-il de si important ? »

- « Je suis convaincu que le destin de la terre est intimement lié à celui de l’humanité et à la volonté humaine, mais quand j’observe nos sociétés aujourd’hui, je réalise à quel point les hommes ne le savent pas. Ils se perdent dans des mouvements et des croyances qui les éloignent d’eux-mêmes. Regarde la science, elle est merveilleuse et elle a permis des progrès incroyables ! Mais la science seule, comme vous la concevez, n’est et ne sera toujours qu’une illusion de connaissance de nous-même, qui ne permettra jamais de percer le sens de la vie et de notre présence sur terre. Regarde notre matérialisme forcené, qui découle d’une économie de rendement érigée en culte. Regarde aussi les religions et tous ces mouvements dits « spiritualistes » qui se sont emparés de nos sociétés, ils ne créent finalement qu’une forme d’hallucination, parfois vraiment dangereuse. Autrefois, c’était aussi les doctrines politiques qui jouaient ce rôle, comme le communisme ou le fascisme. Finalement, qu’est-ce que l’on a ? Soit des « spiritualistes » ou matérialistes qui sombrent dans leur propre existence, par l’effet d’un mysticisme nébuleux ou d’une somnolence existentielle ou d’un refus de penser par eux-mêmes, et se complaisent dans une sorte de grand Nirvana de faux concepts, de biens matériels ou de loisirs futiles. Soit des scientifiques, des dogmatiques, qui se détachent du sens de la vie, en se sclérosant dans un univers borné. Je crois sincèrement Milton, que l’humanité ne se sauvera que si elle trouve un équilibre entre toutes ces tendances. Ce que j’entends par se sauver Milton, c’est trouver la voie d’un véritable sens social, trouver ce qui nous relie, Tous ! Pas un sens social fondé sur les ethnies, les couleurs de peaux, les nationalités, les langues, les milieux sociaux, les groupements professionnels, les partis politiques, les églises, les clubs sportifs. Un sens social qui permet de continuer le chemin de l’évolution Milton !

- « D’accord grand-père, mais quel serait ce lien ? »

- « Et si c’était celui de se sentir universel Milton, se sentir « un » ensemble et avec l’univers, au-delà de toutes les différences de façade et les divisions que nous avons créées, au-delà de tout ce à quoi nous avons cru bon de croire pour justifier ces divisions et tout ce à quoi nous avons cru bon de plus croire pour justifier notre égoïsme matérialiste et notre individualisme ? Je vais bientôt quitter ce monde Milton. A ce moment-là, je formerai ce dernier vœu, celui que l’humain trouve en lui-même sa directive intérieure et ce qui le relie aux autres humains, à sa planète et à l’univers. S’il faut passer par les extrêmes scientifiques que vous préparez pour que les humains réalisent enfin cette évolution tant nécessaire à leur avenir et celui de la terre, alors je t’encourage à continuer tes recherches. »

Stan renversa sa tête contre le sofa et ferma les yeux.

Milton était fortement ébranlé par les propos de son grand-père. Il avait l’impression de revenir d’un voyage lointain. Le fond de Whisky dans son verre, auquel il s’était accroché comme à la barre d’un navire, était devenu chaud. Il continua à regarder la neige tomber. La danse des flocons, la présence rassurante de son grand-père, cette magie d’enfance, qui réveilla en lui une douce émotion, lui laissait entrevoir ce « en lui-même » précieux, libre et inviolable, dont il avait un peu trop perdu la trace pendant toutes ces années.

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