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Singularité plurielle par Sylvaine Perret-Gentil

Mis à jour : mars 2


« Est-ce que Monsieur Stan McEveety est dans sa chambre ? »


Milton venait de franchir le seuil de la maison de retraite Tree-Of-Life-5 à New-York, en cette veille de Thanksgiving 2038.


Le robot d’accueil lui indiqua que Monsieur Stan était bien signalé dans sa chambre.

Deux minutes plus tard, Milton embrassait chaleureusement son grand-père. Très âgé, Stan avait encore l’esprit alerte et l’œil pétillant.

« Voilà un bail que je ne t’ai revu ! » lança le vieux Stan à son petit-fils. « Installe-toi ! Il y a une bouteille de Whisky dans le bas de ma table de nuit et des glaçons dans le réfrigérateur. Sers-nous un verre ! »


Milton s’exécuta et tous deux prirent place sur le canapé qui faisait face à la baie vitrée. Ils regardèrent la première neige tomber.


« Cela fait un moment, en effet, répondit Milton, je regrette de ne pas être venu plus souvent ces dernières années. En fait, je viens très peu à New-York depuis que j’ai pris ce poste de chercheur à la Silicon Valley. Cela me laisse peu de temps pour revenir. »

« Alors, raconte-moi ! Qu’est-ce que tu cherches ? », lui demanda Stan, en clignant de l’œil.

« Eh bien, je travaille sur de nouveaux développements de l’Intelligence Artificielle. Sais-tu que nous sommes très près de franchir le seuil de la Singularité ? »

« J’ai lu un certain nombre de choses à ce sujet, mais je suis un peu dépassé », soupira Stan.

Milton s’anima soudainement : « Tu sais, ce sera un moment absolument incroyable dans l’histoire humaine ! Ce sera …, comment dire… un instant de bascule ! Nous serons enfin parvenus à créer une machine plus intelligente que nous grâce aux progrès de l’Intelligence Artificielle ! Te rends-tu compte ? Et cette Super-intelligence sera capable de s’auto-améliorer indéfiniment, ce qui conduira à une explosion de l’intelligence. Les capacités humaines seront dépassées ! C’est ça la Singularité technologique ! ».


Stan regarda à travers son verre de Whisky. Un verre en cristal. Il avait toujours aimé cette transparence ambrée et les dessins des gouttelettes formées par les glaçons.

Il tourna les yeux vers son petit-fils et lui sourit :

- « C’est vraiment très impressionnant Milton ! Mais qu’allez-vous faire avec toute cette intelligence ? »

- « Tu sais grand-père, les développements des nano- et biotechnologies et des sciences cognitives, associés à l’Intelligence Artificielle, pourront sûrement conduire à la fusion de la biologie et de la technologie chez l’homme. Nous pourrons assister à la naissance d’un nouvel humain, avec un Super-cerveau et un corps qui pourra être sans cesse renouvelé ! »

- « Mon Dieu, Milton, préserve-moi de devenir un tel spécimen ! »

- « Mais pourquoi ? Ne serait-ce pas merveilleux d’avoir le choix de mourir ou de vivre sans fin ? Bientôt, on pourra changer les organes du corps malades ou trop usés. On pourra retrouver une nouvelle jeunesse. On pourra vaincre la maladie et les handicaps. On pourra vaincre la mort ! N’est-ce pas ce à quoi nous aspirons tous, sujets à toutes sortes de maux et voués à la finitude ? »

- « Vois-tu Milton, moi, cette finitude, elle me convient. J’ai le sentiment d’avoir accompli mon temps terrestre et je suis assez serein face à la perspective de retourner dans les étoiles. Une vie, c’est comme une longue année, avec le printemps de l’enfance bouillonnante et créatrice, l’été de la construction, de l’installation et de l’expansion familiale, sociale et professionnelle, l’automne du retour en soi et à soi comme l’énergie de la nature qui retourne dans la terre. Maintenant, je suis dans l’hiver de ma vie. J’ai quitté mes habits de scène. J’ai laissé mes douleurs et mes dépits derrière moi. Mes désirs sont simples. On dit que les vieux sont sages. Ce doit être un peu ce sentiment de retour au calme. »

- « C’est une vision ancienne des choses grand-père. Aujourd’hui, on peut élargir cette vision jusqu’à des horizons insoupçonnés ! Nos esprits doivent s’ouvrir pour accueillir une telle révolution. C’est la vie et l’humanité elles-mêmes qui pourront être transcendées ! »

- « Ahhh… ? Est-ce vraiment la transcendance que nous devons rechercher ? … Au fond de moi, quelque chose me fait croire que c’est sacrilège de modifier la nature. Tu parles des hommes comme s’il s’agissait d’un produit manufacturé que l’on pourrait modifier à tel point que le principe même du vivant sur terre serait éradiqué… »

- « Mais quel principe et quelle nature ?? L’humanité s’est développée, s’est adaptée et elle a progressé. Elle a maîtrisé