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Stealing the Limelight (version française) par Nigel Roth

Mis à jour : mars 3




1875 fut une année très particulière.


Tout d’abord la Midland Railway décida de supprimer les wagons de deuxième classe de ses trains, de sorte les passagers n’avaient plus le choix qu'entre la première ou la troisième classe, ce qui éliminait de facto la "classe moyenne". Puis, un groupe d'étudiants de deuxième année de l'Université Rutgers vola un canon du New Jersey College, aujourd'hui Princeton, et déclencha la curieuse guerre des canons Rutgers-Princeton. Enfin, pour sortir son pays de l'endettement, Ismaïl Pacha, connu sous le nom d'Ismaïl le Magnifique, vendit la partie égyptienne du Canal de Suez au Premier ministre Benjamin Disraeli, qui oublia en passant d'en parler au Parlement britannique.


Et, Henry Cyril Paget, 5ème marquis d'Anglesey naquit, et ainsi commença l'une des histoires les plus étranges que l'aristocratie britannique ait à offrir.


Et il y a beaucoup d’histoires.


Commençons par un peu de contexte historique.


Paget, que l'on a connu sous le nom de Lord Paget, puis de Comte d'Uxbridge, était le fils aîné du 4e Marquis, également appelé Henry, par sa seconde épouse Blanche Mary Boyd. Sa première épouse Elizabeth Norman, et sa troisième, son héritière était américaine, Mary "Minna" Livingston King, veuve de John Wodehouse, deuxième baron Wodehouse, que l’on appelait The Honourable John Wodehouse.


Bref !


Il semblerait qu’Henry Cyril Paget ait pu être le fils illégitime de l'acteur français Benoît-Constant Coquelin, dont la belle-sœur a élevé Paget à la mort de sa mère, et qui se faisait appeler Coquelin l’aîné, ou Coquelin le Vieux. Coquelin, né à Boulogne-sur-Mer, une sous-préfecture du Pas-de-Calais, aurait dû être boulanger comme son père mais n'a pas su se montrer à la hauteur. Il choisit plutôt le métier d'acteur et suivit les cours d’Henri-François-Joseph de Régnier, un poète et romancier "symboliste", cette discipline artistique qui cherche à "représenter symboliquement des vérités absolues par des images et un langage métaphoriques".


La carrière d'acteur de Coquelin connut un succès étonnant Il fut considéré comme l'un des premiers grands de la Comédie-Française, la première compagnie de théâtre à tourner au XIXe siècle.


Il fut un interprète accompli dans le rôle de Figaro dans Le Barbier de Séville, ainsi que dans les rôles principaux de la Gringoire de Théodore de Banville et du Tabarin de Paul Ferrier. Il fut acclamé dans le rôle de Paul Forestier d'Emile Augier, celui de Jean Dacier de Charles London, et dans bien d'autres encore.


Et il a joué le célèbre Labussière dans une production du Thermidor de Victorien Sardou, qui fut interdit par le gouvernement, probablement en raison de son lien avec la Révolution et la disparition violente du Comité de la sécurité publique de Maximilien Robespierre, la fin du règne de la terreur, ou tout simplement parce que c'était un mois civil républicain, avec trente jours divisés en trois semaines de dix jours appelées décades, chaque jour étant nommé d'après une plante, sauf le cinquième et le dixième, qui sont nommés d'après un animal et un outil.


Heureusement que tout est clair, mais revenons à Henry Cyril.


Paget fréquenta le collège d'Eton et reçut une éducation aristocratique tout en étant assez médiocre. Il rejoignit les Royal Welsh Fusiliers formés en 1689, juste après la glorieuse révolution qui a déposé le roi James, remplacé par sa fille Mary, une Reine aimante et attentive, mariée à un hollandais, William d'Orange, ainsi nommé en raison de son amour des agrumes.


À l'âge de vingt-trois ans, et maintenant surnommé "Toppy", Paget, dans le plus pur style sang bleu, épousa sa cousine, Lilian Florence Maud Chetwynd, et hérita de son titre et de ses biens lorsque son père mourut plus tard cette année-là. L'héritage comprenait cent vingt kilomètres carrés de terres et un revenu annuel d'environ seize millions et demi de dollars, en équivalent de 2020.


Je le répète, au cas où vous l'auriez manqué. Un revenu annuel d'environ seize millions et demi de dollars.


Ok, on continue.


Lord Paget maintenant extrêmement riche et déterminé à utiliser immédiatement ses vastes gains, commença par rebaptiser le château familial en Plas Newydd, sur la rive nord du détroit de Menai, à un endroit appelé dorénavant Llanddaniel-fab, près de Llanfairpwllgwyngyll, parce qu'il était beaucoup plus facile de prendre un taxi pour rentrer chez soi comme ça plutôt que de demander à aller au « château d'Anglesey ».


Puis, Paget investit des sommes considérables dans son habillement.


Des costumes pour le spectacle en particulier, des bijoux et des fourrures. Ses immenses garde-robes étaient remplies de tenues spectaculaires, de robes de soie fluides, de fabuleuses ailes de gaze diamantées, de manteaux de velours ou encore de coiffes qui se déployaient comme des plumes de paon.


Il éblouissait ses invités lors de ses fêtes extravagantes, où ses hôtes se mêlaient les uns aux autres, buvaient et profitaient de l'opulence de ses bals, avant de se divertir à l’un de ses spectacles. Du chant et de la danse, dans lesquels il occupait toujours le devant de la scène, comme tout narcissique qui se respecte.


Alors que les fêtes prenaient de l’envergure et que les spectacles devenaient de plus en plus élaborés, Paget se donna un nouveau défi et, pour donner à ses disciples ce qu'ils voulaient, transforma la chapelle religieuse du domaine en Théâtre de la Gaieté, avec une scène décorée et plus de cent cinquante sièges, pour que son public puisse s'asseoir confortablement pendant qu'il jouait ses rôles avec un aplomb à couper le souffle.


Avec sa petite troupe, il joua des pantomimes, quelques-unes des dernières Arlequinades, où l'arlequin et le clown jouaient les rôles principaux, ou des adaptations plus tardives, où l'on pouvait entendre des chansons et des danses, des blagues et des comédies, et où le public participait. Comme aujourd’hui, et dans la plus pure tradition de ce genre de spectacle, il y avait une confusion des genres et un mélange des rôles entre hommes et femmes que Paget a pleinement intégrés.


Bien que d'autres représentations aient été tirées d'œuvres plus sérieuses, comme la pièce de théâtre d'Oscar Fingal O'Flahertie Wills Wilde de 1895, An Ideal Husband, avec ses intrigues et son code de l’honneur, ou Henry V de William Shakespeare, avec son héroïsme et sa barbarie, la plupart des spectacles que Paget a réalisés n’étaient autres que des tableaux vivants faits pour mettre en valeur ses prouesses de danseur, ou alors des scènes statiques avec des acteurs en costume, des décors et des éclairages pour créer l’instant.


Quelques années plus tard, Paget prit deux décisions qui changèrent sa vie. Sa femme, quant à elle en prit également une importante.


Tout d'abord, il décida de rénover le théâtre en y installant un nouvel éclairage électrique très coûteux. Il le rouvrit en tant que lieu de divertissement public. Puis, il emmena sa compagnie de théâtre en tournée à travers l'Europe pendant trois ans.


À cette époque, ses dépenses étaient considérables et son style de vie scandaleux et flamboyant était bien connu de tous ceux qui s'approchaient du château d'Anglesey ou du Théâtre de la Gaieté.


Liliane Florence Maud Chetwynd Paget avait finalement compris qu'Henri V n'était peut-être pas du tout le mari idéal. Elle divorça donc de "la marquise qui danse", surnom qu'il avait mérité pour sa "Danse des papillons", qui imitait le style de Marie Louise Fuller en mettant en scène des mouvements contemporains, des costumes produits chimiquement, riches en couleurs et en luminosité, un éclairage d'ambiance ainsi que de voluptueuses robes transparentes avec des ailes qui battaient.


Paget fêta sa nouvelle liberté en hypothéquant une partie de son patrimoine pour continuer à payer son train de vie dispendieux.


En 1901, alors qu'il assistait à la première de l'adaptation théâtrale de Sherlock Holmes par Arthur Ignatius Conan Doyle, son valet français, Julian Gault, lui vola soixante mille dollars de bijoux. Quelque peu troublé par l'incident, Paget demanda à Conan Doyle d'enquêter sur le crime. On peut imaginer que cet auteur pensa qu’il valait mieux répondre « oui » que d’expliquer à un homme en robe de sardoine et ailes d'ange qu'il avait écrit une fiction plutôt qu'une autobiographie.


Au dire de tous, personne n'a jamais retrouvé les bijoux de Paget.


Cette perte, à la réflexion, était un signe avant-coureur de l’issue à venir.


En quelques années, Paget avait réussi à consacrer une grande partie de son héritage à sa passion pour la scène, et il fut ruiné. Sa dette, accumulée en sept ans seulement, se montait à quatre-vingts millions de dollars en argent d'aujourd'hui. Pour compenser ce déficit insensé, il vendit tout ce qu'il possédait. Ses bijoux à eux seuls rapportèrent aux enchères treize millions et demi de dollars, en valeur de 2020.


En 1905, Paget mourut à Monte-Carlo en se lamentant sur sa fortune perdue. Il n'avait que trente ans.


Alors que les habitants d'Anglesey pleuraient la perte du marquis, beaucoup n'étaient pas aussi tendres avec l'aristocrate extravagant et théâtral. Un commentateur écrivit que Paget "semble n'avoir existé que pour donner une illustration mélancolique et inutile de la vérité selon laquelle un homme qui a les meilleures perspectives peut, par la plus folle et la plus extravagante des folies ... "mener une vie sans fin et avoir vécu en vain".


D'autres ont été moins élogieux encore.


Beaucoup dirent que Paget devait être homosexuel. Soixante-cinq ans après sa mort, l'un d'entre eux a même déclaré qu'il était "l'homosexuel aristocratique le plus célèbre de l'époque", et d'autres que "ayant la forme d'un homme, il avait pourtant tous les goûts, et même l'apparence, non seulement d'une femme, mais ... d'une femme très efféminée", et d'autres encore déclarèrent qu'ils ne doutaient pas que Paget "devait être inclus dans l'histoire de l'identité sexuelle".


Quel que soit son sexe ou sa préférence sexuelle, comme si cela avait d’ailleurs de l'importance, il fut certainement un splendide victorien, et nous n'en connaîtrons de toute façon jamais la vérité. Car, à sa mort, son titre passa à son cousin, Charles Henry Alexander Paget, qui détruisit rapidement toutes les preuves qu’il avait de l’existence de son prédécesseur, et reconvertit la Gaieté en la chapelle qu’elle avait été. L'excuse de Charles était qu'il voulait retirer de l'histoire de Paget tout ce qui avait trait à sa dette. Pour ma part, je soupçonne que le déshonneur qu'Henry Cyril Paget, 5e marquis d'Anglesey, a apporté à sa famille était tel que son héritier ne pouvait tout simplement pas en supporter le souvenir.


Mais nous n'allons pas démolir Lord Paget, ni effacer son théâtre, ni faire disparaître sa mémoire, et il peut rester, pour nous, sous les feux de la rampe.


photo by cottonbro

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