The rule of sixty six par Nigel Roth (version française)



Il y a 54 ans, un jeu télévisé appelé « Call my bluff » était salué par la critique pour être le dernier succès retentissant de la BBC dans le domaine du divertissement. Dans ce jeu, deux équipes de trois personnes s'efforçaient de tromper leurs adversaires en leur donnant de fausses définitions de mots obscurs, comme queach ou morepork, jirble et ablewhacket, dont je vous laisse le soin de rechercher le vrai sens.

Pendant plus de vingt ans, les équipes invitées au British Show ont affiné leur habileté à dire des choses totalement fausses sans sourciller. Le format lui-même était basé sur une émission américaine du même nom, laquelle n'a cependant été diffusée que six mois, avant d'être annulée pour d’obscures raisons.

Ce n'est bien sûr pas la seule émission que les États-Unis ont annulée, mais le fait de ne pas retransmettre une émission basée sur la prémice que deux phrases sur trois étaient erronées est quelque peu ironique, dans la mesure où ce ratio de deux pour un, soit environ soixante-six pourcent, est à peu près la norme du ratio de la vérité historique aux États-Unis.

Par exemple, on vous a peut-être enseigné que l'explorateur italien Christophe Colomb a découvert l'Amérique le 3 août 1492, plaçant la nation sur la glorieuse « strada » du pays que vous connaissez aujourd'hui.

Or, cette affirmation n'est correcte qu'en partie.

En effet, Christophe Colomb était espagnol et non italien et se trouvait donc sur une « carretera » et non sur une « strada ». En outre, et c'est plus important, l'Amérique avait déjà été "découverte" au moins cinq cents ans plus tôt par Leif Erikson et ses marins scandinaves, et Colomb n'a en fait jamais mis les pieds sur aucune des régions des États-Unis. Son voyage s'est bien produit à cette date, et cela semble suffisant pour que les États-Unis aient donné son nom à vingt-trois endroits et érigé cent cinquante statues en l'honneur de cet Espagnol confus.

Des années plus tard, des pèlerins arrivés de Hollande après un agréable voyage sur le Mayflower, auraient sollicité les conseils des indigènes locaux, les Amérindiens, sur la meilleure façon de survivre dans ce nouveau monde. Ils auraient partagé avec eux un repas chaleureux, dégustant la dinde de l’amitié, donnant ainsi naissance à une célébration américaine durable appelée Thanksgiving.

Mais bien sûr, cette partie du récit provient des voyageurs.

En réalité, les pèlerins ont tenté de voler les réserves de nourriture de leurs voisins pour leurs propres besoins. Ils ont usé de ruse, transmis à la population indigène des maladies contre lesquelles ils n'avaient aucune défense, et n’ont agi que par pure haine et non par amitié, Ce n'était vraiment pas une célébration du tout, mais il est vrai que les pèlerins avaient apporté plusieurs dindes dans leurs bagages lors de ce voyage en Amérique en 1620.

Après que les Pèlerins sont passés du statut d'escrocs locaux, à celui d'esclavagistes, ils se seraient épanouis dans les treize colonies d'origine des États-Unis, si comme tout enfant américain, vous avez bien écouté vos cours d’histoire. Encore une fois, vous avez été induits en erreur.

Le Delaware n'était pas une colonie avant 1776, au moment où la Révolution commençait, et pendant la majeure partie du XVIIIe siècle, cet état a appartenu aux Britanniques. Avant cela, il faisait partie de la Pennsylvanie et donc, en réalité, il n'y avait que douze colonies, mais qui compte !

Pendant cette même guerre révolutionnaire, vous avez peut-être entendu dire qu'un héros intrépide appelé Paul Revere était parti à la vitesse de l'éclair pour prévenir de l'arrivée imminente des forces britanniques, en criant à tue-tête : "Les Britanniques arrivent !

Et bien sûr, seuls les deux tiers de cette affirmation sont vrais.

À l'époque, les colonies étaient encore tout à fait britanniques, et comme le plan révolutionnaire, dont Revere faisait prétendument partie, dépendait du secret et de la discrétion, dévoiler ce plan du haut de son cheval en hurlant aurait été inconsidéré. Il a bien chevauché cette nuit-là, c'est donc vrai, mais il a été arrêté avant même d’arriver au bout du chemin où il vivait, et fut renvoyé à fabriquer de l'argenterie extrêmement fine de l'époque coloniale, ce qu'il a fait en réalité, bien que personne ne vous l'ait jamais dit.

Dans certains cas, même ces soixante-six pour cent peuvent être un peu exagérés.

Prenez le drapeau par exemple, le fameux Stars And Stripes, qui n'a évidemment pas été créé par la douce et gentille Betsy Ross.

Bien que cette erreur continue à être enseignée dans les salles de classe américaines jusqu'à ce jour, elle est totalement infondée. En réalité, le président des États-Unis n’est jamais allé demander à une couturière de coudre un drapeau de son choix, et elle, après un repas très postcolonial fait de « pie », n'a jamais créé le drapeau que vous voyez maintenant flotter sur les camionnettes des candidats démocrates.

Il n'existe bien sûr aucune preuve que cette légende soit authentique. Les rapports de l'époque ne font aucune référence à Betsy Ross ou à une quelconque rencontre avec le second président des États-Unis. Washington lui-même n'a jamais parlé d'elle. En fait, son nom n’est apparu qu’en 1870, lorsque son petit-fils, devenu membre de la Société historique de Pennsylvanie, a raconté ce récit avec suffisamment d’aplomb et de bière et convaincu la Société de croire à cette histoire romanesque.

En restant sur cette période de révolte nationale, vous pourriez bien sûr vous plonger dans la vie passionnante de Molly Pitcher, héroïne de la guerre d’indépendance, qui aurait apporté de l'eau aux soldats américains pendant la bataille de Monmouth en 1778, en bravant les tirs et le carnage. Vous pouvez admirer le courage dont elle a fait preuve en prenant les armes à la place de son mari, trop blessé pour se battre ou peut-être tout simplement trop fatigué.

Mais en fait, vous ne pouvez pas, car elle n’a jamais vraiment existé.

Il y avait bien une femme appelée Mary Hays McCauley, qui a fait partie de l'immense groupe de femmes qui voyageaient avec l'armée. Ces suiveuses s'adonnaient à des activités terriblement excitantes comme cuisiner, laver, repriser, nettoyer, et s'occuper des blessés. Cette Mary aurait apporté de l'eau à son mari déshydraté, bien que cela ne lui ait fait aucun bien et qu’il se soit quand même effondré, tué par une balle.

Lorsque Mary est morte, sa bravoure a été décrite sans aucune référence à une quelconque bataille, mais inévitablement, la fanfaronnade et le désespoir de créer toute sorte d'excitation historique, l’ont inextricablement liée à cette guerre révolutionnaire et à la Molly Pitcher fictive, nom que sa tombe porte désormais à tort.

Après la guerre, George Washington, le premier président élu, mais pas le premier président, titre qui revient à John Hancock, qui n’était pas, contrairement à la légende, affublé d'un dentier en bois, mais plus probablement de dents humaines, bovines ou équines, n'a pas reçu une hachette pour son sixième anniversaire, et n'a pas endommagé le cerisier de son père, en criant "Je ne peux pas mentir... je l'ai coupé avec ma hachette.”

Plus tard, alors que le pays se lançait sur la scène mondiale, Washington eut besoin d'un hymne national et en a obtenu un, "The Star-Spangled Banner", écrit par le poète Francis Scott Key. Il est vrai que ce dernier en a écrit les paroles, mais l’air est repris d’une chanson de beuverie britannique appelée "To Anacreon in Heav'n", qui était l'hymne d'un obscur pub d'hommes, où boire, coucher avec des prostituées et transpirer faisaient partie du divertissement d'une soirée type. Les paroles originales étaient, puisque vous y tenez :

Voix, violon et flûte, ne restez plus muets,

Je te prêterai mon nom et t'inspirerai pour te lancer

Et d'ailleurs je t’instruirai de, comme moi, mélanger

Le myrte de Vénus avec la vigne de Bacchus.

Pas d’envolées là non plus, j'en ai peur.

Et les « fake news » ne se sont pas arrêtées :

Il n'y a pas eu de vague de décès de panique lors du krach boursier du mardi noir, le 24 octobre 1929, car seuls deux suicides ont été enregistrés, dont celui d'une vieille femme du nom de Hulda Borowski, dont la motivation à sauter du haut d’un immeuble reste incertaine, car elle ne détenait pas d’actions et avait un rôti dans le four.

Orson Welles n'a trompé personne avec son émission de radio de 1938 sur la guerre des mondes, car il semble qu'il n’y ait eu qu’un seul et unique individu amené à penser que les États-Unis étaient sur le point de succomber aux Martiens. On lui a demandé de poser pour le magazine Life en arborant son air le plus effrayé, de sorte que nous ne saurons jamais s'il était vraiment inquiet ou si sa frayeur était commandée.

Quant à Charles Lindbergh, le grand héros américain qui, en 1927, a été salué comme le premier pilote à avoir traversé l'Atlantique, il n'était bien sûr pas le premier, car les aviateurs britanniques Alcock et Brown avaient accompli l'exploit huit ans plus tôt.

Abner Doubleday n'a pas inventé le base-ball, c'était un autre type appelé Abner, et George Washington Carver n'a pas inventé le beurre d'arachide.

Aucune sorcière n'a été brûlée lors du procès des sorcières de Salem, mais des gens ont bien été exécutés.

Manhattan n'a pas été vendue pour vingt-quatre dollars de perles, même si une statue proclame que c'est le cas. L’île a cependant bien été vendue par des Amérindiens.

Benjamin Franklin n'a pas découvert l'électricité et n'a pas fait voler de cerf-volant, bien qu'il ait écrit à ce sujet.

Le général Robert E Lee n'a pas livré neuf mille hommes aux cent vingt mille hommes d'Ulysses S Grant, mais il s'est bien sûr rendu.

L'ampoule a été inventée par le chimiste britannique Joseph Swan, et non par Thomas Edison, bien que ce dernier l'ait rendue largement disponible.

Albert Einstein n'a jamais échoué en maths dans son enfance, mais il a échoué à l'examen d'entrée de l'école polytechnique de Zurich.

Et, à la fin de sa troisième année de mandat, Donald J Trump avait raconté un peu plus de dix-huit mille mensonges au peuple américain, ce qui peut lui être pardonné parce qu’on peut supposer qu’un tiers de ce qu’il a raconté était vrai.


Photo Vincent Wachowiak

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