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Thirteen-thousand Reasons (version française) par Nigel Roth



Il existe un territoire autonome, situé entre l'Irlande et la Grande-Bretagne. Il est dirigé par un lieutenant-gouverneur qui rend compte, de temps à autre, au Lord de Man qui, en ce moment précis, n’est autre que la reine Elizabeth II.


Et la reine lorsqu’elle n’est pas assise au coin du feu en train de pincer les lèvres, joue avec sa bande de Pembroke Welsh Corgis dans l'herbe royale, même si le dernier d'entre eux est apparemment mort l'année dernière.


L'île de Man cependant est surtout célèbre pour son spectre d’un autre animal, dont la plupart des habitants aimeraient que l’on oublie cette association, en me chassant de l'île avec leur horreur à trois pattes et leurs bouquets de séneçons.


En 1935, un enquêteur du paranormal appelé Harry Price arriva sur l'île de Man pour enquêter sur Gef, une mangouste fantôme qui aurait parlé.


Paradoxalement, Harry Price était en fait la véritable énigme, et une énigme bien plus conséquente que Gef.


Price débuta dans la vie avec un pied dans deux camps distincts. D'un côté, il croyait à toute une série d'événements et d'expériences paranormales et d’autre part, il dédia sa vie à démystifier le faux et le frauduleux.


Mais son véritable génie était de savoir quand faire quoi, pour hisser son prestige stratosphérique, en écrivant furieusement sur chaque événement afin de satisfaire les besoins de son ego insatiable.


Bien qu'il ait prétendu être né sur les collines du Shropshire, comté dans lequel il aurait situé sa première expérience dramatique d’esprit-frappeur, il est en fait né à Holborn, à Londres où il a fait ses études.


Il devint rapidement un pionnier de l'investigation paranormale, alors que personne d'autre ne le faisait, se créant ainsi une aura de compétences académiques qu'il défendait férocement, évoquant ses premières expériences de télégraphie spatiale en terminant par l’examen de la mangouste Gef.


Entre-temps, il avait rejoint la Society for Psychical Research (SPR) et, en tant que magicien amateur accompli s'était fait une réputation, en démystifiant les médiums charlatans, comme Rudi Schneider.


Schneider était à l'origine un favori de Price, dont ce dernier avait d'abord célébré les qualités médiumniques suprêmes, dont sa capacité de faire léviter des objets et de communier librement avec les morts.


Puis, une photographie apparut comme par enchantement, dans laquelle Price montrait que Schneider utilisait un bras pour déloger un objet censé être déplacé par l'énergie psychocinétique.


Cette photo mit brusquement fin à la carrière de Schneider mais dora un peu plus le blason de Price. Cela irrita beaucoup le SPR, et un fossé se creusa entre Price, que beaucoup accusèrent d'avoir délibérément manipulé la photographie pour discréditer Schneider, et toutes les personnes impliquées dans l'organisation de l'expérience. Une débâcle dont Price a dû se réjouir ou peut-être pas.


Et il en fit un récit.


Mais le cas de Gef a dû être une douce musique aux oreilles barnumesques de Price.


Gef était apparemment apparu aux Irving un soir, dans leur ferme isolée, et s'était mise à parler dans plusieurs langues couramment. Une note merveilleuse a été écrite par un sceptique du phénomène Gef, dans laquelle il est relevé qu'il était tout à fait ridicule qu'une mangouste puisse apprendre autant de langues.


Quoi qu'il en soit, Price et son ami à la vie, à la mort, Richard Lambert furent accueillis par une preuve étonnante lorsqu'ils entrèrent dans la maison de Dalby où Gef "vivait". Un fragment de ses poils.


Il fut envoyé au Musée d'Histoire Naturelle pour être analysé.


D'autres moments de la carrière de Price furent tout aussi déroutants, car il avait un penchant plus mercantile que les spirites de ses études, et il était souvent difficile de savoir s'il pencherait en faveur ou contre une expérience ou une personne, comme ce fut le cas avec la célèbre médium Eileen Garrett.


Garrett, disait-on, avait établi un contact spirituel avec Herbert Carmichael, qui venait de réussir à faire s'écraser le dirigeable R101 en France, se tuant avec quarante-huit autres personnes, dont le ministre de l'Air, de nombreux officiels du gouvernement et presque tous les concepteurs du dirigeable, mettant fin instantanément à l'engouement des Britanniques pour le vaisseau et son développement.


Price ne dédaigna pas immédiatement le savoir occulte de Garrett sur l'incident - dont beaucoup disaient qu'il ne pouvait être connu de personne d'autre que du pilote - déclarant qu'il n'avait pas l'intention de "discuter de savoir si le médium [était] vraiment contrôlé par l'entité désincarnée", et dit que c'était une "expérience remarquablement intéressante et qui donnait à réfléchir".


D'autres, au contraire, comme le magicien américain John Nicholls Booth et le chercheur Melvin Harris, furent beaucoup plus directs. Le premier était convaincu qu'il s'agissait d'une imposture, et l'autre que Garrett ne faisait que régurgiter "des propos facilement assimilables, [et] du charabia".


Et, Price écrivit à ce sujet aussi, bien sûr.


Pendant ce temps, Gef était ardemment défendu par la famille avec laquelle il vivait.


Il avait fait connaître sa présence en grattant les murs de la maison, puis en sifflant, crachant et pleurant comme un bébé. À un moment donné, l'entité commença à parler, principalement à l'adolescente de la maison, Voirrey, et se décrivit comme "un monstre. J'ai des mains et des pieds, et si tu me voyais, tu t'évanouirais, tu serais pétrifiée, momifiée, transformée en pierre ou en pilier de sel !".


En plus de cela, il prétendait venir de Delhi, en Inde.


Contrairement à Gef, Victoria Helen McCrae Duncan était née en Écosse et fut la dernière personne emprisonnée en vertu de la loi sur la sorcellerie de 1735, en grande partie à cause de Price.


Duncan avait effectué un certain nombre de séances de spiritisme pour Price, au cours desquelles elle avait produit le fameux ectoplasme, une substance vomie par les médiums physiques. Malheureusement pour elle, Price détecta la fraude en prouvant que la substance, qu'il avait découpée avec des ciseaux dans la longue traînée qui émanait de la bouche du prétendu médium, était en fait fabriquée en régurgitant "du papier, trempé dans du blanc d'œuf, et plié en un tube aplati".


Price nota avec éloquence que rien ne pouvait "être plus infantile qu'un groupe d'hommes adultes gaspillant du temps, de l'argent et de l'énergie pour les pitreries d'une grosse femme escroc".


Finalement, Duncan fut condamné à neuf mois de prison pour son comportement frauduleux.


Et il écrivit à ce sujet.


Gef, lui, était bien plus qu'un simple papier mouillé.


Il a dit aux Irving qu'il était une "mangouste extra intelligente" et un "fantôme sous la forme d'une belette". Les Irving avaient des empreintes de ses griffes et de ses dents, bien que la façon dont ils les avaient obtenues ne soit pas mentionnée, et elles furent également envoyées pour examen, cette fois à la Zoological Society.


Leurs espoirs étaient grands. Contrairement à ceux du célèbre photographe de spectres William Hope, dont la carrière fut également ruinée par Price.


Hope photographiait allègrement les esprits depuis plusieurs années lorsque Price décida de marquer certaines de ses plaques photographiques avec le logo de l'Imperial Dry Plate Company, afin de prouver que les images produites par Hope étaient de véritables photos d'esprits. Bien entendu, cela ne marcha pas et Price démontra par là-même que Hope avait utilisé des supports préparés à l'avance contenant de fausses images d'esprits.


Toute cette affaire créa un énorme tumulte et provoqua la démission en masse de certains membres de la SPR, qui accusèrent la société d'être contre le spiritisme. Cette fronde de croyants de l'au-delà et des fées était menée par Arthur Conan Doyle. Price écrivit plus tard que "Conan Doyle et ses amis m'ont maltraité pendant des années pour avoir dénoncé Hope".


Il en publia un compte-rendu.


Pendant que les preuves de l’existence de Gef étaient examinées, Price analysait certaines des conversations de Gef avec les Irving, conversations que la famille avait soigneusement consignées comme étant les paroles de sagesse de Gef. Elles comprenaient des délices tels que "Je te hanterai avec des bruits bizarres et des chaînes", et "Je ne suis pas mauvais. Je pourrais l'être si je le voulais. Vous ne savez pas quels dégâts ou quel mal je pourrais faire si j'étais réveillé."


Rien de tout cela ne semblait agréable. Et ceci non plus.


Lors d'une séance de spiritisme en 1937, Price vit, parla et même toucha une petite fille de six ans appelée Rosalie. Il avait contrôlé rigoureusement la pièce, et après la fin de la visite, aucune des poudres qu'il avait répandues pour capturer les empreintes d'un enfant humain n'avait été dérangée de quelque façon que ce soit, et aucun des sceaux posés sur les fenêtres ou la porte n'avaient été brisés. Price fut absolument convaincu qu'il s'agissait d'un enfant spirite. Il semble même que l'expérience l’avait vraiment "secoué jusqu'à la moelle".


Naturellement, il réussit à écrire à ce sujet.


L'une des expériences qui n'a pas eu cet effet, semble-t-il, est sa visite à la maison de Gef sur l'île de Man.


Là-bas, Gef ne s'est révélé sous aucune forme, et il n'y a pas eu de fanfaronnades de mangouste à enregistrer. Price a cependant noté que les murs lambrissés de la vieille ferme permettaient aux voix de circuler très facilement d'un endroit à l'autre de la maison.


Et puis les scientifiques ont rendu leur rapport sur les poils et les empreintes de pattes.


Les poils provenaient très certainement d'un chien, plus que probablement de Mona, le chien de berger des Irving. Et les empreintes de pattes étaient probablement celles d'un chien aussi, bien qu'elles ne puissent pas être comparées, mais elles ne provenaient certainement pas d'une mangouste.


Sur le bateau qui le ramenait en Grande-Bretagne, Price résuma l'affaire en disant que "seul le plus crédule des individus pouvait être impressionné par les preuves en faveur de l’existence de Gef".


Et, oui, il a écrit tout un récit sur le sujet, comme vous vous y attendiez.


Price est mort en 1948, et sa réputation reste mitigée.


Certains l'aiment pour avoir démystifié les médiums charlatans, tandis que d'autres l'ont depuis honoré comme étant la première personne à avoir utilisé des méthodes scientifiques pour enquêter sur les activités paranormales. Le magicien et sceptique James Randi a décrit Price comme "un étrange mélange de faits et de fraudes", et son biographe Richard Morris l'a qualifié de "bluffeur suprême, d'escroc hédoniste, de raconteur formidable, de grand prestidigitateur, d'écrivain doué et d'excentrique merveilleux".


Price a certainement fait beaucoup pour former et promouvoir la discipline de l'étude du paranormal et de l'inexplicable. Mais il a aussi fait autre chose.


Tout en explorant tous ces événements et en publiant des compte-rendu de chacun d'entre eux, il a également collectionné des livres, et c'est ainsi que la bibliothèque de Senate House, qui fait maintenant partie de l'Université de Londres, abrite ce qui est probablement la plus grande collection au monde de livres sur la magie, le paranormal et l'inexpliqué, avec plus de treize mille volumes.


Cela fait treize mille raisons d'admirer Harry Price.


Photo by Ryan Miguel Capili

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