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Tonus au marché aux puces par Robert Yessouroun




À sept heures moins quart, dans une demeure au bord du lac.

Excédée, la nouvelle amie de Kurt lui montra Adi, l’androïde domestique intelligent (en fait, super-intelligent). Avec flegme, son compagnon constata que son robot se berçait sur le rocking chair de la véranda.

‑ Quelle aubaine, ce lac ! sourit l’androïde en surveillant la surface des flots.

Inquiète, elle croisa les bras :

‑ Mais si cette posture dure, mon cœur, qui va nous préparer le petit déj ?

‑ Comment Adi en est-il arrivé là ? raisonna le jeune homme.

La veille, les fenêtres venaient d’être lavées, après l’une de ces pluies sablonneuses dont le climat chamboulé avait le secret. Toutefois, sur les carreaux, des myriades de taches persistaient. Mis à jour à midi, le module évaluateur de l’automate ne put s’empêcher une remarque :

« Un net manque de puissance lors du frottage des vitres. »

L’androïde endura, mais n’en pensa pas moins. Un peu plus tard, son juge artificiel estima que le lave-vaisselle ne se vidait pas assez vite. Pourtant, huit assiettes à la fois, six verres d’un coup, c’était un bon rythme, tout comme les couverts redistribués dans le tiroir en moins de cinq secondes. En fin de compte, la dernière critique était malvenue. La désobligeance de son dispositif de contrôle poussa même le robot à protester :

‑ Autant dire que je suis mou !

« Pas assez énergique. » confirma le verdict inflexible.

Comment réagir à ces offenses ? Cesser d’être mou ? S’en accommoder ? Selon quel programme ? Englué dans le vague, le robot céda bientôt à la flemme de planifier. La sentence ne tarda guère à tomber :

« Tu ne vas pas jusqu’au bout, Adi. Carence de tonus. »

Trop, c’est trop. Curieux d’examiner ce juge abusif, l’automate fit glisser, hors de son flanc droit, un mini-chariot sur un monorail amovible. C’était un boîtier jaune avec la mention « jauge de performance » sous une couche de touffes poussiéreuses : son ventilateur avait trop aspiré les particules en suspension dans l’air. L’objet serait-il plus commode après un nettoyage en règle ? Peu motivé, Adi hésitait, tergiversait, procrastinait. Un voyant rouge clignotait sur son index, histoire de signaler une anomalie...

Que faire, que faire, avec ce juge encrassé ? Aucune solution en vue.

Faute de directives claires, Adi flâna jusqu’au marché aux puces, sur les berges du lac. Là, il troqua. La montre médicale de monsieur (appareil si anxiogène) contre une puce molle reléguée parmi de vieux sous dans un carton moisi. Aussitôt acquise, la puce fut aimantée par la face la moins souillée du module problématique. Le tout fut rebranché à l’intérieur de sa hanche.

À peine de retour, l’androïde fut accosté par la nouvelle madame de monsieur.

‑ Regarde-moi ce rocking chair, Adi. N’a-t-il pas l’air fatigué ?

‑ Fatigué, répéta le domestique artificiel perplexe.

‑ Oui. Peux-tu me le cirer, vite fait ?

Cirer du bois ce jour-là ne l’excitait guère. Adi se contenta de passer la main sur les accoudoirs (certes un peu collants), puis, indécis, désœuvré, il se vautra sur le siège à bascule.

« Ordre de madame négligé par paresse. Contraire à la septième loi. » lui reprocha le module de contrôle sur un ton plus sévère que jamais.

« Couvrir de honte ne donne rien de bon. Fouetter l’orgueil, c’est galvaniser l’amour de soi. Un robot narcissique sert mal son maître ou sa maîtresse. » Tels furent les premiers mots de la puce magnétisée sur le boîtier.

« Insulte à l’autorité ! »

Mais la puce ne se laissa guère impressionner :

« La pire des tares dans la justice, n’est-elle pas celle où l’émotion prime sur la Raison ? La vraie justice n’est-elle pas impartiale, ne s’abstient-elle pas de préférer ? Ne pèse-t-elle pas rationnellement le pour et le contre ? »

En vain, à coups d’arguments ad personam, le juge dénigra la puce qui jugeait le juge.

« Qui êtes-vous pour oser une telle arrogance ? Aucun système logique n’est plus rationnel que moi ! »

La puce répliqua du tac au tac :

« Vous n’êtes pas aussi rationnel que vous ne le croyez. D’abord, vous êtes sentimental : vous aimez, vous admirez l’ordre. Ensuite, vous préserver l’ordre en vous appuyant sur des émotions, vous culpabilisez autrui. »

Dans son for intérieur, Adi suivait ce dialogue comme un match de ping-pong. Finalement, la puce s’adressa directement à son pote androïde :

« Alors, tu t’accommodes mal de ta nouvelle boss ? Pourquoi pas un petit cadeau à la dame de la maison, pour l’amadouer ? »

À peine convaincu, l’automate se traîna jusqu’au fleuriste le plus proche. Et quelques instants plus tard :

‑ Ce bouquet de glaïeuls, pour vous, madame.

« Un robot qui offre des fleurs, comme c’est touchant ! » murmura la voix intime de la puce.

‑ Suis allergique aux fleurs, grimaça la jeune femme qui se retenait d’éternuer.

Dépité, Adi s’affala sur le rocking chair face à la baie vitrée.

« N’est-ce pas mignon, un robot sur un rocking chair ? » commenta la puce.

Curieusement, le mouvement de balancier, ce va-et-vient pendulaire impressionna peu à peu l’automate. C’était comme incarner le temps qui fluctue. Bientôt, une étrange irrésolution ramifiait en son for intérieur : que favoriser, être ou faire ?

« Un robot ne peut se poser une telle question : » trancha le juge, exaspéré.

« Que si, que si, un robot inspiré par une puce poétique comme moi. La poésie, n’est-ce pas la pesée du monde par l’humeur, voire par l’humour ? »

Et, sur ces mots, la puce émoustilla l’attention d’Adi Elle s’exalta d’un vif « eurêka ! » :

« Je sais comment tu peux agir et contempler à la fois ! Je te nomme Gardien du lac ! »

Plein de tonus, l’androïde savait désormais pourquoi il oscillait sur son fauteuil à bascule.

À force de se disputer à propos du robot sur le rocking chair, Kurt et son amie engagèrent un brave homme de passage.


Photo by Paula

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