Un combat contre les dettes par Nigel Roth


Nous sommes à Tothill Fields, par une journée venteuse de juillet 1810.


Les eaux de la Tamise sont hautes, tout comme les attentes de la petite foule, qui s’est rassemblée pour assister au premier combat de Tom Molineaux sur sol britannique. Son adversaire, Jack Burrows, est défait au bout d’un peu plus d'une heure d'esquives, de balancements et de coups, et c’est ainsi que l'ex-esclave de Virginie fit ses débuts dans la boxe, en remportant la victoire.

Ce n’est que cent cinquante ans plus tard qu’un homme de radio appelé Murray Woroner, créa un algorithme qui lui aurait permis de prédire ce résultat, sans que Molineaux n’ait à endurer ce combat dénué de règles et de limites.

Woroner avait déterminé que si l'on rassemblait dans un ordinateur toutes les statistiques des anciens combats de deux adversaires, la technique avec laquelle ils gagnaient, le round au cours duquel la victoire se produisait, les détails physiques de chacun d’eux et le poids du sac à main de leur mère, on pouvait déterminer qui vaincrait et comment.

Armé d’une machine de traitement de données NCR 315 avec une mémoire de 12 bits logée dans trois armoires de processeurs internes, et assortie de lampes de console clignotantes pour la faire paraître à la mode, il pouvait déterminer qui allait l’emporter et qui allait tomber si, par hypothèse, le combat de rêve avait lieu.

Un mois ou deux après ses premiers rounds, Molineaux remit ça, cette fois-ci contre Tom "Tom Tough" Blake. Il n’eut besoin que de huit rounds pour battre Blake, une fin de combat étonnamment rapide en ce début du XIXe siècle. Ce résultat aurait été entièrement prévisible, on s'en doute, par Woroner et son NCR 315.

Tout comme fut prévisible le combat entre Cassius Marcellus Clay Jr - plus connu sous le nom de Mohammed Ali - et James Jackson ‘Jim’ Jeffries, dont l'algorithme de Woroner avait prédit qu'il se solderait par une défaite d'Ali. Comme Mohammed Ali était Mohammed Ali, il prit ombrage de cette prédiction, et dit à Woroner sa façon de penser. Woroner étant Woroner, il concocta un plan qu’il lui soumit.

Woroner, qui était avant tout un homme de spectacle, avait en effet imaginé d’aller au-delà du résultat informatique des analyses en demandant à des acteurs de mettre en scène le combat et son issue, pour la radio et la télévision, comme une sorte de reconstitution historique d'un futur suggéré par l’algorithme.

À cette époque, Ali était au plus bas et au bord de la faillite. Il accepta donc rapidement l'offre de Woroner de mettre en scène un combat chorégraphié contre nul autre que Rocco Francis Marchegiano, plus connu sous le nom de Rocky Marciano, dans ce qui fut annoncé comme le Super Combat des deux seuls champions du monde poids lourd invaincus.

Les deux hommes s’entraînèrent durant environ soixante-quinze rounds avant de parvenir à se calquer exactement sur les actions de combat qu’avaient décrites l'algorithme, Woroner voulant à tout prix reproduire ce combat imaginaire de 1970 et sa fin suggérée.

En décembre 1810, Molineaux quant à lui affrontait Tom Cribb dans un autre Super Combat, pour rien de moins que le titre anglais. Le match dura trente-cinq rounds exténuants, avec entre autres bizarrerie, une invasion de la foule sur le ring et quelques décisions arbitrales controversées très étranges. A l’issue de cet affrontement, Cribb l’emporta en battant le challenger, mais de justesse.

Dans le combat de Woroner, Ali perdit contre Marciano au treizième round, mais il n'y eut aucun mal. Le trio avait gagné environ cinq millions de dollars qu’ils allèrent fêter ensemble autour d’un Martini et d’un cigare. En revanche, le match de retour de Molineaux contre Cribb, en 1811, se solda pour le premier par une nouvelle défaite, la perte de son entraîneur et la perte de sa mâchoire.

Molineaux ne se produisit, après cet échec, plus que dans des matchs exhibition en Angleterre, en Écosse ou en Irlande. Il ne pratiqua plus jamais la boxe en compétition. C’était peut-être la première fois, mais certainement pas la dernière, comme peuvent en témoigner Sonny Liston ou Joseph "Jack" Doyle, qu’un grand boxeur tombait en disgrâce. Il fut gagné par la dépression, l’alcool et les dettes dans ces jours d'après-guerre, et il mourut sans le sou à Galway en 1818, à l'âge de trente-quatre ans.

Si l'algorithme de Woroner avait intégré les traits de personnalité d'un boxeur, son histoire personnelle, son parcours familial ou les préjugés dominants dans la société, peut-être aurait-il pu prédire cette issue, et sauver une vie.

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