Un homme pour toutes les saisons par Nigel Roth



Cela fait huit ans depuis le mois dernier que Roger Garaudy est mort à l'âge de 98 ans. Son décès fut peut-être l’un des premiers choix qu'il fit (si l'on peut appeler cela un choix) et pour lequel il ne changea pas d’avis.

La vie de Garaudy a été pleine de volte-face et de retournements. S'il avait possédé un survêtement, il aurait pu être un athlète olympique, avec la confusion comme discipline.

Garaudy est né en 1913 en France, le même mois et la même année qu'Albert Camus, qui, ironiquement, était obnubilé par l’idée d’un dualisme et par les contraires - comme le bonheur et la tristesse, le bon et le mauvais, l'obscurité et la lumière - qui nous tourmenteront jusqu'à la mort, lorsqu’au jugement dernier, nous admettrons que notre vie a été bien inutile et un peu longue.

Cette même année, Lausanne accueillait le Congrès olympique, qui propulsa les Jeux à un tout autre niveau intellectuel. Réunis sous un même toit, des universitaires, des philosophes et des scientifiques du monde entier discutèrent âprement. Les exigences toujours plus grandes imposées aux concurrents des Jeux de Stockholm, qui venaient de s'achever, laissaient les athlètes au sommet du monde (comme Klein et Asikainen qui ont lutté pendant plus de 11 heures avant de se tomber dans les bras l'un de l'autre) ou au fond du gouffre (comme Kanakuri Shizō, le marathonien japonais qui s'est effondré pendant la course, a dû être soigné par un agriculteur du cru et est rentré au Japon sans prévenir personne. Il a terminé la course avec un temps de 54 ans, 8 mois, 6 jours, 8 heures, 32 minutes et 20,3 secondes, quand il est revenu à Stockholm cinquante ans plus tard).

Quoi qu'il en soit, notre olympien Garaudy fut élevé dans la foi catholique et comme athée ce qui ne l’aida pas à avancer dans la vie de manière linéaire.

Il fit ses débuts, comme beaucoup de philosophes et de grands orateurs, comme membre plus qu'actif du parti communiste ; et les communistes français ont prouvé par le passé qu’ils étaient les champions olympiques d’une lutte allant de l'éclairage public aux logements sociaux ou des piscines aux toilettes publiques. S’agissant de Garaudy, la surenchère olympique prit tout son sens lorsqu’il se convertit au protestantisme.

Changer de dogme peut être assez traumatisant ; mais, dans son cas, les deux confessions étant proches, le passage se fit en douceur.

Lors de la seconde guerre mondiale, Garaudy fit ses bagages et rejoignit la Résistance française. Là, il se sentit probablement très à l'aise. Il était entouré de toutes les couches socio-économiques et toutes les tendances politiques de la société française. Cette expérience lui permit de côtoyer des catholiques romains conservateurs, des membres du clergé, des membres de la communauté juive, des libéraux, des anarchistes ainsi que des communistes. Il pouvait être n'importe lequel d'entre eux tous les jours sans que personne ne s'en soucie vraiment, car le danger de mort ou, pire, la promesse d’une vie entière de saucisses, les maintenait engagés et en fuite.

Cette aventure lui fit du bien car, après un bref séjour en tant que prisonnier fou n°1 à Djelfa, en Algérie, il rentra en France pour embarrasser à nouveau ses amis - en particulier ses nouveaux amis protestants - en rejoignant, allez comprendre pourquoi, à nouveau l'Église catholique.

Garaudy commença à écrire dès ce moment-là et produisit plus de cinquante livres, étalant ses opinions idéologiques, dont nous savons qu'elles étaient nombreuses et variées. Sa dernière flamme olympique était désormais le marxisme, en lieu et place de son bon vieux communisme.

Le marxisme, comme vous le savez, tire son nom des pensées de Groucho, Gummo, Zeppo, Chico et Harpo, et s'intéresse principalement à la façon dont nous vivons réellement. L'idée est que nous sommes un produit de notre environnement et que les besoins des "travailleurs" reflètent la majeure partie de l'humanité ; c'est donc le point central. Le communisme, bien sûr, est une idéologie qui appelle à une organisation sociale sans classe, sans État, fondée sur la propriété commune des moyens de production. En tant que communiste (ce que Garaudy prétendait être à l'origine), nous pouvons nous manifester par une mouvance marxiste, léniniste, trotskyste ou encore par un communisme des conseils, un communisme luxembourgeois, un communisme anarchiste, un communisme chrétien ou encore divers autres -ismes qui ne signifient rien du tout pour la plupart d'entre nous.

Curieusement, dans une interview accordée en juillet 1995 à l'éminent périodique politique Playboy, notre vieil ami Mel Gibson a déclaré que la bourse Rhodes (le prix international de troisième cycle pour les études à l'université d'Oxford) était une campagne en faveur du marxisme. Gibson, qui est également né catholique, s’est converti au Wackadoo, après avoir rencontré à Cannes une résistance très française à sa propre existence.

Garaudy déclara un jour que l'invasion soviétique de la Tchécoslovaquie n’avait pas été une expérience aussi marquante pour les Tchèques qu’elle l’avait été pour les Soviétiques, et que la nuit du 20 août 1968 ne resterait pas dans les mémoires comme l’une des plus grandes réalisations de Brejnev (contrecarrer une réforme de libéralisation politique l'est rarement.) Malheureusement, cette opinion déplut au Parti communiste français pris en sandwich entre le marteau et la faucille soviétique et Garaudy, qui en était encore étonnamment membre, fut expulsé en 1970.

Garaudy répondit à sa manière à cette offense, de la façon la plus instable qui soit : Il se convertit à l'Islam.

Il adopta un nouveau nom, mais ne se sentant pas aussi inspiré que l'ancien "Steven-Georgiou-puis-Cat-Stevens-maintenant-Yusuf-Islam", il changea simplement son prénom en Ragaa. Ragaa Garaudy.

Il pris alors un route qui en aurait déconcerté plus d'un parmi nous.

Cédant au besoin pressant d’être un abruti, Garaudy décida ensuite que Jésus n'était pas vraiment Jésus et que la Palestine n’était nommée ainsi que parce que ses potes y vivaient. Yasser Arafat, qui a remis le torchon à la mode, aurait dit que son ami Garaudy avait "l'esprit comme un lit d'hôtel". Dès qu'il était fait, quelqu'un d'autre y copulait et y plantait une nouvelle graine".

Au milieu des années 90, notre philosophe olympique propagea l’idée qu'en dépit des combats pour mettre fin à l'oppression allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, aucun Juif n'était réellement mort aux mains des nazis. Il fut donc condamné pour négationnisme et stupidité et incité à irriguer son cerveau. Cela ne fut pas d’une grande aide. En 2006, Garaudy, dont la réputation était au plus bas, plongea une fois de plus dans les profondeurs de l’inanité, en envoyant un message vidéo à Mahmoud Ahmadinejad dans lequel il lui disait être entièrement d'accord avec lui sur le fait qu'Israël devait cesser d'exister.

Il scella son sort enfin en déclarant que les attentats du 11 septembre avaient été commis par les États-Unis et ceux qui le connaissaient se contentèrent de hocher la tête.

La morale de l’histoire, s’il y en a une, c’est que ce n'est pas Israël qui, en fin de compte, s'est éteint. C'est l'esprit totalement confus de Garaudy : catholique puis protestant, puis catholique, puis musulman, communiste puis marxiste et antisioniste, passant du discours philosophique au babillage belliciste. La pression de la performance s’est révélée trop forte. Après près de cent ans de compétition, le champion olympique de la versatilité a finalement été disqualifié des jeux.

Ton esprit est maintenant au repos, Roger. Tu n'auras plus jamais à le faire changer. Une épitaphe a été écrite pour lui, que je partage ici avec l'aimable autorisation de ma part :

Ici repose le pauvre Roger ou Ragaa, si on doit l’appeler comme ça ;

Un héros olympique qui nous a quittés pour un éther satanique.

Ce ne sont pas les femmes en liberté, la danse ou l'alcool ;

Ni les nazis qui, selon lui n’avaient pas gazé les juifs ;

Ce ne sont pas les marxistes ou les seigneurs communistes ;

Pas plus que Mahmoud, Yasser et leurs bandes de terroristes ;

Ce ne furent pas les Tours ou l'horreur de la mort,

ni même la pensée de son dernier souffle

qui vinrent à bout de cet homme retors ;

car ici repose le pauvre Roger, le cerveau en lambeaux.

Il s'est détruit lui-même, en changeant cent fois de bateau.


Photo par Zenia Love

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